Au-delà de la disponibilité des semences pour chaque campagne agricole, la Tunisie doit désormais s’interroger sur sa capacité à maîtriser ce maillon stratégique de la production alimentaire. Face au changement climatique et aux aléas des marchés internationaux, la souveraineté semencière devient un enjeu de sécurité alimentaire.
La Presse — Une semence n’est pas une simple graine que l’on met en terre avant d’attendre la récolte. Elle constitue le premier maillon de toute la chaîne agricole. De sa qualité dépendent en partie le rendement, la résistance aux maladies, l’adaptation à la sécheresse et, au bout du compte, une partie de notre sécurité alimentaire.
C’est pourquoi la question des semences en Tunisie mérite d’être regardée bien au-delà des besoins d’une campagne agricole. Elle pose une question beaucoup plus fondamentale : dans quelle mesure la Tunisie maîtrise-t-elle réellement le premier maillon de sa production alimentaire ?
La question est d’autant plus importante que le changement climatique, la raréfaction de l’eau et l’instabilité des marchés internationaux imposent désormais de repenser les modèles agricoles.
Une dépendance qui ne se mesure pas seulement en tonnes
La Tunisie a engagé des efforts pour renforcer sa production de semences sélectionnées. Pour la campagne 2026-2027, le ministère de l’Agriculture a annoncé la distribution d’environ 524.000 quintaux de semences certifiées, soit près de 30 % des besoins, contre 265.000 quintaux lors de la campagne précédente.
Cette progression est significative. Mais elle révèle aussi l’ampleur du chemin qui reste à parcourir. Car la souveraineté semencière ne consiste pas simplement à produire davantage une année donnée. Elle suppose la mise en place d’une véritable chaîne nationale : recherche, sélection des variétés, multiplication, contrôle de la qualité, stockage et distribution.
Les difficultés rencontrées lors de certaines campagnes céréalières ont d’ailleurs montré que le problème n’est pas uniquement celui de la quantité disponible. Une semence qui arrive trop tard peut compromettre toute une campagne agricole, même lorsqu’elle répond aux normes de qualité. La question est donc autant celle de la disponibilité que celle de la régularité, de la qualité et de l’organisation de la filière.
Local contre importé : un faux débat
Le débat est souvent présenté de manière simplifiée : faudrait-il privilégier les semences locales au détriment des variétés importées ? La réalité est plus complexe, d’après les experts. Certaines variétés modernes permettent d’obtenir des rendements élevés et répondent efficacement aux besoins de certaines cultures.
D’autres variétés traditionnelles présentent, elles, des caractéristiques particulièrement intéressantes : adaptation à des conditions climatiques difficiles, résistance à certaines maladies ou meilleure capacité à supporter la sécheresse. Avec le changement climatique, ces qualités deviennent de plus en plus précieuses.
Il ne s’agit donc pas de choisir systématiquement entre le traditionnel et le moderne, ou entre le local et l’étranger. L’enjeu consiste à identifier les variétés les mieux adaptées aux conditions tunisiennes et capables de combiner rendement, résistance, qualité et coût.
Une dépendance qui dépasse les céréales
La question prend une autre dimension lorsqu’on regarde au-delà du blé et de l’orge. Dans certaines filières maraîchères, la Tunisie reste fortement dépendante des semences importées, notamment pour certaines variétés hybrides. La tomate en constitue un exemple.
Dans le secteur de la pomme de terre également, une partie importante des besoins repose sur des semences provenant de l’étranger. Cette dépendance n’est pas nécessairement un problème en soi. L’agriculture moderne repose aussi sur les échanges internationaux et sur la circulation des innovations.
Mais une dépendance excessive peut devenir une vulnérabilité lorsque les prix internationaux augmentent, les chaînes d’approvisionnement sont perturbées ou les pays producteurs eux-mêmes connaissent des difficultés. La souveraineté alimentaire commence donc aussi par la capacité à maîtriser ce qui précède la production alimentaire.
Un patrimoine agricole à valoriser
La Tunisie possède un patrimoine agricole ancien et une diversité de ressources génétiques qui constituent un véritable capital. Mais conserver des semences dans une banque génétique ne suffit pas. Une variété conservée est une mémoire. Une variété étudiée, améliorée, multipliée et cultivée devient une ressource économique. C’est là que se situe l’un des grands défis tunisiens : rapprocher davantage la recherche scientifique, l’agriculteur et le marché.
La question des semences apparaît ainsi plus vaste qu’un problème d’approvisionnement pour une campagne donnée. Elle touche directement à la capacité de la Tunisie à adapter son agriculture au changement climatique et à réduire certaines vulnérabilités extérieures. Et c’est précisément là que commence le véritable débat : comment passer de la gestion de la pénurie à une stratégie nationale de souveraineté semencière ?



