Prêt d’honneur : sans intérêts ni garanties, mais jusqu’où ?
Depuis le 1er octobre 2026, le prêt d’honneur est officiellement entré dans sa phase d’application en Tunisie. Jusqu’à 25.000 dinars peuvent désormais être accordés sans intérêts et sans garanties, selon la catégorie du bénéficiaire. Une formule qui entend faciliter l’accès au financement, notamment pour les petits projets et les PME, mais dont les premiers jours mettent déjà en lumière une question centrale : les ressources disponibles seront-elles à la hauteur de la demande ?
Le succès d’un nouveau dispositif de financement se mesure parfois dès ses premières heures. C’est précisément ce qui semble se produire avec le prêt d’honneur, dont certaines banques auraient déjà épuisé les crédits qui lui étaient consacrés peu après l’ouverture des plateformes électroniques.
Intervenant ce mercredi 07 octobre 2026 sur Diwan FM, l’expert bancaire Sofiene Weriemi a toutefois rappelé que l’absence d’intérêts et de garanties ne signifie pas un accès automatique au financement. Les banques restent tenues d’examiner la capacité de remboursement des demandeurs.
Pour les particuliers, cela passe notamment par la vérification des revenus et du niveau des retenues sur salaire. Les entreprises, de leur côté, doivent fournir leurs états financiers ainsi que les rapports des commissaires aux comptes permettant d’évaluer leur capacité à honorer leurs engagements.
Autrement dit, le prêt d’honneur supprime certaines barrières classiques du crédit, mais il ne supprime pas la responsabilité de rembourser.
Jusqu’à 25.000 dinars selon le profil
Le dispositif prévoit plusieurs plafonds. Les particuliers peuvent bénéficier d’un prêt allant jusqu’à 5.000 dinars pour financer des besoins de consommation. Le plafond atteint 10.000 dinars pour les porteurs de petits projets et 25.000 dinars pour les petites et moyennes entreprises ainsi que les sociétés communautaires.
Les prêts sont remboursables sur une période maximale de deux ans, avec une période de grâce pouvant atteindre six mois. Un bénéficiaire ne peut, par ailleurs, contracter un nouveau prêt d’honneur avant d’avoir intégralement remboursé le précédent.
Autre particularité : les demandes sont déposées en ligne sur les plateformes dédiées mises en place par les banques. La date et l’heure du dépôt sont enregistrées électroniquement, permettant ainsi d’établir un ordre de priorité lorsque les ressources disponibles sont limitées.
Mais être le premier à déposer son dossier ne garantit pas pour autant son acceptation. La banque doit vérifier l’éligibilité du demandeur, évaluer sa capacité de remboursement et motiver par écrit toute décision de refus.
Avant le déblocage des fonds, elle doit également vérifier auprès de la Centrale d’information de la Banque centrale de Tunisie que le demandeur ne bénéficie pas déjà d’un prêt d’honneur non encore entièrement remboursé.
Une enveloppe qui pourrait être rapidement sous pression
Le dispositif est encadré par un ensemble de textes. L’article 412 ter du Code de commerce, introduit par la loi n°41 de 2024 portant modification de certaines dispositions relatives aux chèques, constitue sa base juridique. Le décret n°148 de 2026 du 23 juillet 2026 en a fixé les conditions et critères d’octroi, tandis que la circulaire n°8 de 2026 de la Banque centrale de Tunisie a précisé les modalités pratiques et numériques de dépôt des demandes.
Les banques concernées doivent consacrer au moins 8 % des bénéfices de l’exercice comptable précédent aux lignes de financement destinées aux prêts d’honneur.
Cette disposition donne au mécanisme un caractère potentiellement renouvelable d’une année à l’autre. Mais elle signifie aussi que les ressources disponibles dépendent directement des bénéfices réalisés par les établissements concernés.
Sofiene Weriemi a évalué les crédits globaux à environ 120 millions de dinars. D’autres estimations, calculées à partir du pourcentage légal appliqué aux bénéfices bancaires, aboutissent toutefois à des montants différents. En l’absence, à ce stade, d’un bilan officiel consolidé, il convient donc de rester prudent sur le montant exact de l’enveloppe disponible.
Ce qui semble déjà plus clair, en revanche, c’est l’existence d’un décalage possible entre l’offre et la demande. L’épuisement annoncé des quotas de certaines banques dès les premières heures de fonctionnement des plateformes constitue un premier signal de la pression exercée sur les ressources.
Un prêt sans garantie, mais pas sans risque
Le principal intérêt du prêt d’honneur réside dans ce qu’il retire au crédit bancaire classique : les intérêts et les garanties.
Le bénéficiaire n’a pas à hypothéquer un bien, à fournir une caution ou à présenter une garantie personnelle ou réelle. Il ne supporte pas non plus de frais ou de commissions liés à l’étude de son dossier.
Cette formule peut donc représenter une véritable bouffée d’air pour des particuliers ou des entrepreneurs qui disposent d’une capacité de remboursement, mais qui ne possèdent pas les garanties généralement exigées par les banques.
Pour autant, le risque n’est pas supprimé. Le prêt doit être remboursé et la banque reste exposée aux impayés.
C’est là que se trouve probablement l’un des principaux équilibres à trouver : faciliter l’accès au crédit sans fragiliser le mécanisme lui-même.
Si les critères de solvabilité deviennent trop stricts, le dispositif risque de reproduire les obstacles qu’il était justement censé lever. À l’inverse, un octroi trop souple pourrait entraîner une hausse des défauts de paiement et compromettre la pérennité des lignes de financement.
L’argent ne suffit pas toujours pour faire réussir un projet
L’autre question est celle de l’accompagnement. L’expérience tunisienne menée auparavant par le Réseau des entrepreneurs de Tunisie, ainsi que certaines expériences étrangères, montrent qu’un financement, aussi accessible soit-il, ne garantit pas à lui seul la réussite d’un projet.
En France, le prêt d’honneur est notamment utilisé comme un levier permettant au porteur de projet de renforcer ses fonds propres et de convaincre ensuite une banque de lui accorder un financement complémentaire. L’accompagnement du porteur de projet occupe également une place importante dans le dispositif.
Le modèle britannique, bien que différent, met lui aussi l’accent sur l’accompagnement, notamment à travers l’aide à l’élaboration du plan d’affaires et le suivi de l’entrepreneur.
Pour la Tunisie, la question pourrait donc dépasser le seul montant accordé. Un prêt de 10.000 ou 25.000 dinars peut permettre d’acheter du matériel, de constituer un stock ou de résoudre un problème de trésorerie. Il ne peut cependant pas remplacer une bonne gestion, une étude de marché ou un modèle économique solide.
C’est pourquoi l’efficacité réelle du dispositif dépendra aussi de sa capacité à être accompagné, lorsque cela est nécessaire, par de la formation, du conseil et un suivi des projets.
Le véritable bilan se fera dans la durée
Pour l’heure, l’engouement observé autour du prêt d’honneur constitue surtout un premier indicateur de l’existence d’un besoin important de financement accessible.
Mais son succès ne pourra pas être mesuré uniquement au nombre de demandes enregistrées dans les premières semaines. Il faudra regarder, dans le temps, combien de demandes ont été acceptées, combien ont été refusées et pour quelles raisons, quels profils ont réellement bénéficié du dispositif, combien de projets ont été créés ou consolidés et, surtout, quelle sera la capacité des bénéficiaires à rembourser leurs prêts.
Le prêt d’honneur constitue ainsi une tentative de modifier la relation traditionnelle entre la banque et l’emprunteur : financer sans intérêts et sans garanties, mais pas sans responsabilité.
Son véritable test ne sera donc pas seulement celui de son attractivité. Il sera aussi celui de sa capacité à transformer une demande de financement en projets viables, en activité économique et, à terme, en une solution durable pour ceux qui restent aujourd’hui à la porte du crédit bancaire.
R.I



