Culture

Mes Humeurs – Tunis, escale des imaginaires

  • 24 octobre 2026
  • 6 min de lecture
Mes Humeurs – Tunis, escale des imaginaires

La Presse —Le Festival Art Explora fait escale dans la capitale tunisienne. Parti sur les routes maritimes de la Méditerranée en 2024, ce festival itinérant, conçu par la Fondation Art Explora, poursuit son voyage jusqu’au 22 novembre. La Tunisie devient ainsi le douzième pays à l’accueillir, mais cette fois, le bateau-musée, compagnon de ses précédentes traversées, n’est pas au rendez-vous. C’est la ville elle-même qui devient le navire, ses lieux culturels les ponts d’embarquement, ses artistes et ses publics les passagers d’une même aventure.

Cette escale est une sorte de traversée qui ne conduit pas seulement d’une rive à l’autre, mais d’un imaginaire à un autre, d’une mémoire à une promesse, un rendez-vous d’art, en somme. En cet automne 2026, Tunis s’apprête à vivre l’une de ces rencontres ; l’art y arrive par la mer, par les images, les corps et les voix, avec l’ambition singulière de faire dialoguer les cultures là où le monde s’emploie trop souvent à dresser des frontières.

Conçue en partenariat avec la Fondation Kamel-Lazaar et avec le soutien de l’Union européenne, cette escale s’inscrit dans la huitième édition de la Biennale Jaou Tunis. Par Jaou, entendez ambiance (forcément artistique).

L’escale se déploie entre le Centre d’art B7L9, à Bhar Lazreg, et différents lieux de la capitale, au gré d’expositions, de concerts, de performances, de rencontres et d’ateliers. Une programmation gratuite, ouverte à tous, qui entend faire de la culture moins un territoire réservé qu’un espace de circulation, de découverte et de partage.

Sous la surface, les courants contraires

Au B7L9, l’exposition Contre : Courant (Undertow) nous invite à regarder la Méditerranée autrement, non plus seulement comme cette étendue bleue que les cartes postales enferment dans une éternité de lumière, encore comme une mer d’immigration clandestine, mais comme un espace traversé de flux contradictoires.

Sous la surface visible, les courants s’opposent et se croisent. Il en va de même de notre histoire commune : expansion, colonisation, exil, hospitalité, domination. La mer qui rapproche est aussi celle qui sépare, celle qui accueille autant que celle qui engloutit.

Réunissant une vingtaine d’artistes sous le commissariat d’Amanda Abi Khalil et de Danielle Makhoul, l’exposition prolonge le voyage d’un projet imaginé pour le pavillon-conteneur accompagnant le bateau-musée. De Marseille à Barcelone, de Tanger à Durrës et au Pirée, les œuvres ont poursuivi leur itinérance méditerranéenne avant de trouver à Tunis un nouvel espace, plus vaste, au sein d’une institution artistique.

Le conteneur a changé de dimensions, cependant, il conserve une partie de sa mémoire : celle des déplacements, des passages, des marchandises et des existences transportées d’une rive à l’autre.

Devenir l’océan

À quelques pas de là, ou plutôt dans un autre chapitre de cette même traversée, la Biennale de l’Image en Mouvement, BIM’26, ouvre une nouvelle page de son histoire, pour la première fois depuis sa fondation à Genève en 1985 : elle quitte la Suisse pour s’installer exceptionnellement à Tunis. Coproduite par le Centre d’Art Contemporain Genève et la Fondation Kamel-Lazaar, elle réunit seize artistes autour d’une exposition intitulée Becoming the Ocean, sous la direction artistique de Lina Lazaar et Andrea Bellini.

Le rendez-vous est donné à Quechlet El Attarine, ancienne caserne militaire ottomane du XIXe siècle, au cœur de la Médina. Seize nouvelles productions, des artistes venus d’Afrique, du monde arabe, d’Amérique latine, d’Asie et de leurs diasporas : autant de regards pour interroger un monde où les frontières se ferment, où la surveillance s’étend, où les crises écologiques s’accélèrent.

L’image résonne singulièrement dans une Méditerranée où les migrations, les guerres, les conflits de mémoire et les bouleversements climatiques rappellent chaque jour notre interdépendance. Où les corps deviennent des archives, les images les fragments d’une vérité que les récits officiels peinent parfois à contenir. Face aux imaginaires de séparation, Becoming the Ocean oppose la possibilité d’une relation  entre les peuples, les espèces, les histoires et les futurs.

La mémoire des murs, l’avenir des images

Le choix de Quechlet El Attarine n’est pas anodin. Ancienne caserne, puis lieu de détention, espace éducatif avant de s’ouvrir à de nouveaux usages culturels, l’édifice porte dans ses murs les traces de transformations successives. Il ne se contente pas d’abriter les œuvres: il leur oppose sa propre mémoire, ainsi le patrimoine cesse d’être un décor immobile; il devient une matière vivante, susceptible d’autres interprétations et d’avenirs.

Les 26 et 27 octobre, au cinéma Le Rio, le symposium Becoming the Ocean prolongera cette réflexion autour de quatre axes : l’ordre international, la mémoire, l’intelligence et la vérité. Artistes, écrivains, chercheurs et penseurs politiques y interrogeront les systèmes hérités, leurs impasses et les formes nouvelles de savoir et d’imagination qu’il nous reste à inventer.

Pendant ce temps, la programmation vivante d’Art Explora fera circuler les corps et les sons dans différents lieux de Tunis. Le spectacle Gathering, de la compagnie YAA SAMAR Dance Theatre, et la performance audiovisuelle Tuqus, de Khalil EPI, comptent parmi les propositions annoncées. La danse, la musique et l’image prennent la forme d’autres langues pour dire le monde, ses fractures et ses possibles réconciliations.     

Encore faut-il que cette aventure ne demeure pas réservée aux initiés, la médiation culturelle occupe ici une place essentielle : visites guidées, ateliers participatifs, rencontres et activités accessibles à des publics divers, avec le concours des associations ADO+, GAIA et IBSAR pour améliorer l’accueil des personnes en situation de handicap. Démonstration que l’art prend véritablement son sens lorsqu’il rencontre ceux auxquels il s’adresse, lorsqu’il quitte les cimaises pour entrer dans les conversations, les gestes et la vie quotidienne.

Auteur

Hamma Hannachi

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