Mes Humeurs: Elle a tout lu
La Presse — Tout le monde s’accorde sur un constat, chiffres et statistiques à l’appui : on lit peu, de moins en moins. Certains n’ont même jamais ouvert un livre (les statistiques concernant notre pays sont atterrants), pourtant, face à cette humanité qui délaisse les pages, une machine accumule les savoirs, scientifiques, littéraires, philosophiques. Elle a engrangé des bibliothèques entières, absorbé des siècles de pensée, parcouru des territoires que beaucoup d’entre nous n’auront jamais le temps d’explorer. Bref, elle a tout lu et elle s’appelle Intelligence artificielle. Deux lettres, IA, qui n’ont pas fini de bouleverser notre rapport au savoir, à la création et, désormais, à la vérité.
Le séisme littéraire provoqué en septembre par le roman de Thélyson Orélien, auteur québécois d’origine haïtienne, n’a pas fini de faire sentir ses répliques (une Humeur a été consacrée au sujet). Les ondes de choc traversent de nouveau le monde de l’édition, des débats, des prises de position contradictoires, des soupçons et des certitudes affichées : quelle a été, au juste, la part de l’intelligence artificielle dans l’écriture de C’était ça ou mourir ? La question demeure, les conséquences, elles, sont déjà bien réelles. L’auteur se voit écarté de plusieurs maisons d’édition. Gallimard annonce, pour sa part, qu’à compter du 1er janvier 2027, les manuscrits reçus seront soumis à une détection des textes produits par l’IA. Un nouveau tremblement de terre dans le monde littéraire.
Est-ce vraiment rassurant ? Détecter, contrôler, exclure : voilà que la machine, après avoir participé à ébranler les frontières de la création, nous oblige à inventer de nouvelles frontières pour la contenir.
Mais une porte d’entrée n’est pas une destination, et l’abondance des réponses ne garantit ni leur justesse ni leur profondeur. L’IA peut se tromper, inventer des faits, attribuer une citation au mauvais auteur, présenter une approximation avec l’assurance d’une vérité établie. Elle ne dispense donc ni de vérifier, ni de douter, ni de confronter les sources. Le danger commence lorsque la facilité de la réponse nous détourne de l’effort de comprendre.
Il y a aussi une autre faiblesse, plus insidieuse : à force de déléguer à la machine le soin de chercher, de formuler, de réfléchir et même de créer, ne risquons-nous pas d’atrophier nos propres facultés ? L’outil qui nous libère d’une tâche peut devenir celui qui nous dispense de l’apprentissage. A quoi bon lire un livre si une machine peut le résumer, ou chercher le mot juste si elle le propose en une seconde ? Or, lire, ce n’est pas seulement recueillir des informations. C’est s’attarder, hésiter, se perdre, revenir en arrière, se laisser transformer par une pensée étrangère. C’est apprendre à penser par soi-même.
Reste la question de la création, puisque l’IA s’appuie sur d’immenses corpus de textes et d’œuvres humaines, pourra-t-elle produire un jour un roman, un essai, un article ou même une sonate sans que personne puisse distinguer sa production de celle d’un humain ? Elle sait déjà imiter des styles, combiner des formes, proposer des mélodies et assembler des phrases d’une remarquable cohérence. Mais l’œuvre est-elle seulement une somme de procédés maîtrisés ? Où situer l’expérience vécue, la mémoire intime, la douleur, le désir, cette part d’indicible qui nourrit parfois une page ou quelques notes ?
La machine peut produire un texte émouvant sans éprouver l’émotion qu’il suscite. L’émotion : c’est là que les auteurs dressent leur ultime rempart contre la machine.
Elle peut parler de la mort sans avoir vécu, de l’amour sans aimer, de l’exil sans avoir quitté sa terre. Cela n’interdit pas que ses productions nous touchent ; cela nous oblige simplement à distinguer l’effet produit de l’expérience qui l’a inspiré. Nous vivons décidément une époque étrange : une machine qui a assimilé une part immense de la pensée mondiale, tandis qu’une population lit de moins en moins, le paradoxe est vertigineux. A ce rythme, l’IA va devenir notre mémoire sans devenir notre conscience ; elle ne peut en aucun cas enrichir la création sans en effacer la singularité.
Le véritable enjeu n’est peut-être pas de savoir si la machine finira par écrire mieux que nous, mais de déterminer ce que nous voulons encore préserver de notre humanité, si elle peut tout lire à notre place, elle ne devrait jamais nous dispenser de lire. Et si elle peut écrire à notre place, encore faut-il que nous ayons quelque chose à lui dire.



