Les nouvelles résonances de la musique arabe : Des racines au dancefloor, la révolution des sons
Entre héritages musicaux, cultures électroniques et expérimentations sonores, Jaou Tunis explore les nouvelles scènes musicales du monde arabe. De Nadah El Shazly à Sara Dziri, de Liliane Chlela aux univers de Toumba, Big Murk et Julmud, une programmation qui a fait dialoguer les traditions avec les écritures sonores d’aujourd’hui et dessine les contours d’une création musicale en pleine transformation
La Presse — À Jaou Tunis, la musique est devenue un territoire d’exploration où les héritages se réinventent au contact des nouvelles technologies et des cultures contemporaines. Loin de figer les traditions dans une mémoire immobile, les artistes invités s’en emparent, les déplacent et les confrontent à d’autres langages pour inventer des formes musicales libres, hybrides et résolument actuelles. Rap, musique électronique, rythmes populaires et expérimentations sonores composent ainsi une programmation qui témoigne de la vitalité et de la diversité des scènes musicales du monde arabe.
Toumba, Big Murk et Julmud ont offert un aperçu saisissant de cette nouvelle vague musicale. Ancrées dans les traditions régionales tout en étant portées par la culture contemporaine des clubs, leurs pratiques entremêlent tarab, shelat, rythmes percussifs, bass music et production expérimentale pour composer un son audacieux et tourné vers l’avenir. En réunissant ces trois artistes sur une même scène, Jaou Tunis a célébré une génération qui redéfinit le langage de la musique électronique et du rap, tout en créant de nouveaux liens entre héritage, identité et dancefloor.
Sara Dziri – Sacred Disorientations
Avec Sacred Disorientations, Sara Dziri propose un concert électronique live qui se déploie à travers des intensités changeantes. La voix s’y transforme en texture, les rythmes s’accumulent puis se dissolvent, tandis que l’écoute concentrée cède progressivement la place à un lâcher-prise collectif. Conçu comme un rituel moderne pour des temps difficiles, le projet s’est développé au fil des immersions de l’artiste dans les pratiques de transe à Tunis et au Caire, ainsi que de son propre ancrage dans la culture clubbing.
La répétition y devient un moyen d’altérer notre perception du temps, du corps et du soi. Présenté dans le cadre de Jaou Tunis, ce concert constitue la première déclinaison live de l’EP Sacred Disorientations (2026), qui marque également la sortie inaugurale de son label SILT.
Liliane Chlela – I, the Hybrid and the Antidote
Avec I, the Hybrid and the Antidote, Liliane Chlela développe une recherche sonore fondée sur un processus intuitif d’improvisation et de conception musicale. L’œuvre explore les notions d’hybridité, d’identité et d’autonomie artistique, tout en refusant l’opposition binaire entre formes musicales traditionnelles et genres électroniques standardisés. Née à Beyrouth et installée à Montréal, l’artiste associe enregistrements de terrain, textures électroniques fragmentées, composition instinctive et approche sans compromis de l’expérimentation sonore. Une démarche qui fait d’elle l’une des voix les plus singulières de sa génération. Après des premières mondiales saluées au festival Le Guess Who?, à l’Ancienne Belgique et au Metro Al Madina de Beyrouth, le projet sera présenté pour la première fois en Afrique à Jaou Tunis. Pour cette performance exceptionnelle, Chlela collabore avec des musiciens tunisiens et transforme ses compositions enregistrées en une expérience collective en direct, à la croisée de l’expérimentation électronique, de l’interprétation acoustique et de la composition contemporaine.
Le chaâbi égyptien version électronique de Nadah El Shazly
Toujours, dans le cadre de Jaou Tunis, la chanteuse et compositrice égypto-canadienne Nadah El Shazly a proposé un concert intimiste, ponctué de confidences sur son parcours et la genèse de ses compositions.
Sa performance a révélé toute la singularité de sa démarche musicale, fondée sur un dialogue entre les structures héritées de la tradition arabe et les explorations électroniques contemporaines. Ouvrant certains morceaux par un mawwal, forme vocale profondément ancrée dans le patrimoine musical arabe, l’artiste fait progressivement glisser les chants en dialecte égyptien vers des sonorités électroniques, tantôt éthérées, tantôt abrasives, parfois proches du bruitisme et de l’électro dure, sur fond de rythmes populaires égyptiens revisités.
Chez Nadah El Shazly, tradition et expérimentation ne s’opposent pas : elles se nourrissent mutuellement. L’héritage devient une matière vivante, constamment réinterprétée, tandis que la création sonore ouvre de nouvelles perspectives sur les histoires et les identités musicales.
À travers ces propositions, Jaou Tunis donne à entendre une scène musicale qui ne se contente pas de revisiter ses héritages, mais les interroge, les déconstruit et les réinvente pour mieux inscrire les identités sonores arabes dans les écritures musicales de leur temps.



