500 exemplaires pour la Palestine : Anatomie d’une résignation culturelle
Face aux mutations du monde et aux épreuves de l’histoire, la solidarité ne saurait se restreindre au simple discours. Responsabilité intellectuelle, entre urgence esthétique, engagement éditorial et devoir d’action civique.
L’histoire contemporaine traverse une phase de reconfigurations profondes où l’engagement politique et la conscience esthétique ne relèvent plus de simples choix optionnels, mais d’exigences éthiques fondamentales et brûlantes qui accusent une urgence impatiente.
Face aux drames universels crapuleux et aux oppressions subies par les peuples en lutte, de la mémoire des luttes civiles, à la tragédie palestinienne, l’art et l’écrit s’imposent comme des espaces cruciaux de résistance et de dignité. Dans ce contexte, l’initiative portée par Mohamed Ben Tahar Guiga et son collectif humaniste scientifique et artistique témoigne d’une haute conscience éthique. Pourtant, une réalité amère s’impose : constater que la diffusion d’un tel ouvrage engagé peine à dépasser un tirage modeste de 250 à 500 exemplaires constitue un sursaut d’éveil douloureux pour notre conscience collective.
Ce chiffre ne mesure pas la valeur esthétique de l’œuvre, mais interroge directement, la capacité de notre communauté culturelle et intellectuelle à soutenir activement les supports de sa propre mémoire.
La cause palestinienne est inscrite au cœur du patrimoine affectif et politique et empathique de la Tunisie, depuis 1948. Cependant, un décalage persistant subsiste entre la ferveur des principes proclamés et la concrétisation des actes culturels. Si l’on recense le corps enseignant des instituts des Beaux-Arts, l’ensemble des universitaires et les acteurs du paysage politique, comment expliquerions-nous une telle retenue face à l’acquisition d’un ouvrage dont la vocation est, précisément, de transformer la création en soutien matériel concret capable de changer la réalité tragique des camps de «concentration» palestiniens ?
Cette situation ne révèle-t-elle pas une fragilité au sein de notre appareil d’éducation culturelle et éthique à part celle cognitive?
L’enseignement ne peut se réduire à l’obtention d’un diplôme ou à des pratiques d’assujettissement marchand et vénal, autour des rares publications académiques.
La véritable mission universitaire réside dans l’éveil de la pensée critique, la capacité d’évaluer rationnellement les œuvres et la construction d’une identité culturelle souveraine et généreuse.
La générosité comme acte de culture
L’histoire intellectuelle et artistique mondiale rappelle que les grandes causes ont toujours exigé un passage du discours à la matérialité du don.
De Pablo Picasso cédant la reproduction de Guernica au profit du secours républicain, à Jean-Paul Sartre versant ses droits d’auteur aux causes d’émancipation, ou encore à Edward Said mobilisant les réseaux universitaires mondiaux, pour l’éducation palestinienne : la création n’atteint sa plénitude que lorsqu’elle devient un geste concret de solidarité communautaire.
Vers un engagement structurel de l’édition et du monde culturel
Traduire l’émotion en actes implique une mobilisation collective de l’écosystème du livre. L’acquisition d’un ouvrage dont les recettes bénéficient aux enfants palestiniens par le biais d’organisations crédibles constitue un geste d’une portée éthique indiscutable. Il est temps de s’interroger : et si les maisons d’édition tunisiennes s’engageaient, de manière systématique, à consacrer une part de leurs bénéfices au soutien de l’enfance et de la création engagée ? Cette exigence d’intégrité concerne, également, le traitement réservé à nos propres éditeurs du legs patrimonial. Lorsqu’une maison d’édition dédiée aux contes traditionnels tunisiens, publiant en arabe usuel, en français et en anglais, se voit contrainte de se retirer de la foire nationale du livre, organisée à la Cité de la culture, en raison de conditions d’accueil ou d’un traitement manquant de rigueur et de raffinement, c’est l’ensemble du paysage culturel qui s’en trouve fragilisé. Valoriser le patrimoine local et soutenir les causes universelles procèdent d’une même démarche de respect, de dignité, d’engagement et d’excellence.
Le choix des valeurs
Le monde change et les repères moraux et éthiques se redéfinissent à la lumière des nouvelles conditions culturelles et civilisationnelles. La culture ne saurait demeurer une contemplation passive ou une simple vitrine académique. Il appartient, aujourd’hui, aux enseignants, aux étudiants, aux éditeurs, aux associations dont l’Union des écrivains de Tunisie et aux citoyens éveillés de dépasser le cap de la sympathie théorique, pour s’inscrire de plain-pied dans l’action qui chante les droits et les libertés tout en métamorphosant les réalités. Soutenir le livre et, plus particulièrement, le livre d’art engagé, le beau livre, exiger la qualité dans nos institutions et transformer nos principes en contributions concrètes : tel est le véritable rendez-vous de l’art avec le post-humanisme et l’histoire réécrite à la lumière d’un monde multipolaire égalitaire et solidaire, loin de toutes les formes de marginalités iniques.



