Commerce parallèle : l’autre frontière
Dans les souks, les quartiers populaires et les zones frontalières, il y a une économie qui vit sa propre vie. Une économie sans enseigne officielle, sans facture, parfois sans adresse fixe, mais bien réelle. Elle nourrit des familles, fait circuler des marchandises, crée des revenus et fait vivre des milliers de Tunisiens. Pendant longtemps, l’État l’a regardée comme un problème à combattre. Aujourd’hui, il semble vouloir aussi la considérer comme une réalité à intégrer.
La proposition défendue par la ministre des Finances devant le Parlement mérite à cet égard d’être saluée. Car elle rompt avec une idée aussi séduisante qu’inefficace : celle selon laquelle la répression, à elle seule, suffirait à ramener l’informel dans le giron de la légalité. L’expérience a montré que fermer une porte n’empêche pas toujours d’en ouvrir une autre.
Oui, il faut lutter contre la contrebande. Oui, il faut protéger les frontières, sécuriser les recettes fiscales et défendre les entreprises qui respectent les règles. Mais il faut également comprendre qu’une partie de l’économie parallèle prospère là où l’économie formelle a parfois déserté : dans des régions où l’emploi est rare, où l’investissement tarde à venir et où l’informel constitue souvent un refuge plus qu’un choix.
L’idée d’intégrer progressivement ces acteurs dans le circuit économique organisé n’a rien de révolutionnaire. Plusieurs pays s’y sont essayés avec plus ou moins de succès. Le Brésil, la Côte d’Ivoire et d’autres ont démontré qu’il était possible de faire sortir des milliers de petits opérateurs de l’ombre. Mais ils ont aussi montré une chose essentielle : distribuer des registres de commerce ou ouvrir des dossiers fiscaux n’est que le début de l’histoire.
Car l’informel n’est pas seulement un statut juridique. C’est souvent un mode de survie.
Le défi commence précisément après la régularisation. Si le petit commerçant, l’artisan ou le revendeur se retrouve immédiatement confronté aux charges, aux formalités administratives et aux coûts que son activité ne peut supporter, il retournera naturellement à la clandestinité. Non par défiance envers l’État, mais par nécessité économique.
C’est pourquoi cette bataille sera longue. Très longue même. Elle exigera des crédits adaptés, une simplification administrative, un accompagnement des petites activités, une formation, une digitalisation progressive et surtout de nouvelles opportunités économiques.
Au fond, l’objectif n’est pas de changer une plaque sur une boutique ou d’ajouter un numéro fiscal sur un document. Il est de bâtir un pont entre deux économies qui se regardent depuis trop longtemps sans se rejoindre. Et cette frontière-là est sans doute l’une des plus importantes que la Tunisie ait aujourd’hui à franchir.



