Tribune – Même mort, il nous inspire encore…
Par Chedly BEN AMMAR
Chaque année qui passe, le 8 mai ravive le souvenir de mon père, Tahar Ben Ammar, décédé en ce même jour funeste de 1985 et enterré deux jours plus tard, le 10 mai. C’est ce même Tahar Ben Ammar qui, alors qu’il était chef du gouvernement de la Tunisie sous protectorat français, fut le chef de la délégation chargée de négocier l’indépendance et le signataire du protocole qui en résulta le 20 mars 1956. Ensuite, parce qu’il jugeait plus décent de ne pas accaparer trop longtemps le devant de la scène, présenta sa démission au souverain le 9 avril. Habib Bourguiba lui succéda :
«Le gouvernement tunisien a présenté ce matin sa démission à Son Altesse. Constitué le lendemain de l’accession de la Tunisie à l’autonomie interne, ce gouvernement a eu l’honneur de faire reconnaître l’indépendance totale de la Tunisie, d’organiser les élections à la Constituante et de présider à l’installation de l’Assemblée. Sa mission pour le dégagement de la souveraineté tunisienne se trouvait ainsi remplie; et il se devait, par respect des règles démocratiques, de faire place à ceux que la conscience du Peuple et du Souverain chargera des tâches que dicte la nouvelle conjoncture.
Dois-je dire combien grande est ma joie de voir, après l’exaltation des minutes indicibles de notre promotion à l’indépendance, la Tunisie entrer de fait dans l’exercice de la démocratie. L’installation solennelle de l’Assemblée nationale constituante, dans la grande salle du Palais du Bardo, au milieu d’une émotion où communiait tout notre pays, matérialisait à mes yeux un rêve depuis toujours poursuivi et auquel s’attachait ma propre raison de vivre et celle de tous les Tunisiens.
Ma plus grande fierté, à trente-cinq ans de distance, du jour où je conduisais à Paris en 1921 la deuxième délégation qui revendiquait un «destour» pour la Tunisie, est d’avoir signé successivement les Protocoles d’autonomie et d’indépendance de mon pays, et présidé les gouvernements qui ont jeté les assises de la Tunisie libre.
(…) Sous les heureux auspices qui marquent son présent, notre jeune Tunisie, j’en suis certain, connaîtra, dans le travail et l’union, des lendemains lumineux». – Déclaration de Tahar Ben Ammar le 9 avril 1956.
Tahar Ben Ammar fut le premier de sa famille à s’engager en politique, avant tout pour résister à la colonisation française qui, comme toutes celles initiées au 19e siècle, se caractérisait par une occupation pesante de la part de colons qui accaparaient les meilleures terres et les ressources du pays, se livrant à une prédation à grande échelle au détriment des populations locales.
Dès ses années de lycée, il révéla une sensibilité particulière aux injustices commises par les autorités du Protectorat. Son investissement personnel en politique en fut la suite logique : en 1911 et 1912, alors âgé d’une vingtaine d’années, il participe aux événements du Jellaz et à ceux du Tramway, s’opposant ainsi aux prépondérants.
A la même époque, il se rend à plusieurs reprises en France et en Italie, s’intéressant aux progrès agricoles dont il allait s’inspirer pour moderniser l’exploitation familiale, tout en en faisant bénéficier le pays entier à travers le réseau institutionnel de la Chambre d’agriculture qu’il présida durant plusieurs années.
Dans le même temps, chacun de ses séjours en France lui permet d’élargir son cercle relationnel, constitué entre autres de politiciens, de sorte que, au fil des années, il pourra le mettre à contribution pour défendre les intérêts de la Tunisie, que ce fut lors du Congrès de Versailles en 1919 consacré à l’autodétermination des peuples, durant lequel il exposa au président américain Woodrow Wilson la question tunisienne. Il lui remit à cette occasion un mémoire étayé de documents relatifs aux revendications tunisiennes sur ce même sujet. Il lui confie en même temps une missive de l’émir Khaled exprimant les mêmes préoccupations en faveur de l’Algérie. De même, ses relations lui furent utiles quand, durant les années 50, il s’est agi d’élaborer, patiemment et intelligemment, la stratégie qui nous mènerait à l’indépendance d’une manière moins douloureuse qu’en Indochine ou en Algérie.
On peine aujourd’hui à imaginer toute la finesse qu’il a fallu déployer après la Seconde Guerre mondiale pour parvenir à la décolonisation sans trop de pertes ni fracas : les troupes issues des pays colonisés avaient eu beau aider fort efficacement les alliés occidentaux dans leur victoire finale contre les pays de l’Axe, la France entendait bien conserver son empire, et la fin des hostilités en Occident signifia une intensification de la pression coloniale, comme l’apprirent les habitants de Sétif en Algérie, victimes d’un massacre de masse le jour même de l’Armistice.
Pendant une dizaine d’années, l’agressivité des colons se fit sentir au Cap Bon, à Tunis, et ailleurs entre répressions sanglantes et assassinats commandités. La mécanique décoloniale était lancée, mais pour la mener à bien sans trop de victimes, il fallait des hommes d’Etat à la fois fins stratèges et fins tacticiens, d’autant plus que les décolonisations à venir allaient nécessiter des aides substantielles, à défaut de vraies réparations pour les préjudices encourus, pour permettre aux nations nouvellement indépendantes de s’insérer dans la nouvelle économie mondiale.
Tahar Ben Ammar était avant tout un homme de la terre et il était de cette race d’hommes habitués à lutter contre les éléments défavorables et, à mes yeux, il en avait à un haut degré toutes les vertus : ténacité, prévoyance, bon sens et sagesse. On disait de lui qu’il était un négociateur né, n’hésitant jamais à s’approcher de ses adversaires pour tenter de les neutraliser un tant soit peu. Toutes ces qualités, il les manifestait dans tous les domaines auxquels il touchait et fut donc cet homme défendant et même protégeant tous les partisans de la lutte, agissant aussi bien dans la sphère politique qu’auprès des résistants sur le terrain, maintenant ses relations privilégiées avec les politiciens français libéraux, acquis à l’émancipation de la Tunisie, mais eux-mêmes en butte à l’instabilité gouvernementale de la quatrième république, pour faire avancer l’agenda des attentes tunisiennes, sans jamais céder à l’intimidation ou aux tentatives de manipulation du camp adverse. Ainsi, le 3 mars, durant la négociation pour l’indépendance, il réaffirmait ceci :
«Nous avons préparé tous les deux — la délégation tunisienne d’une part, la délégation française de l’autre — un projet de Protocole. La délégation tunisienne constate que le projet français considère l’indépendance de la Tunisie comme objet de négociations, alors que le projet tunisien la considère comme base indiscutable des négociations qui fixeront les modalités de l’interdépendance. C’est justement dans la liberté des négociations engagées et des accords conclus par la Tunisie indépendante que l’interdépendance franco-tunisienne puisera toute sa force.
Il s’agit donc de lever un malentendu. La délégation tunisienne est déterminée à n’ouvrir les négociations que dans ce cadre. Elle précise qu’elle entend donner son adhésion à une indépendance organisée dans la liberté et aussi dans l’amitié solidaire et agissante de la Tunisie et de la France.
Si, comme nous le souhaitons et l’espérons, la délégation française est d’accord avec nous sur cette façon de régler l’avenir de nos relations, les négociateurs tunisiens sont disposés à poursuivre dans le meilleur esprit la tâche qui leur est dévolue. Nous rapporterons alors à la Tunisie, qui attend dans un immense espoir, la grande nouvelle qui apaisera la population de notre pays.
Dans l’hypothèse, que nous refusons de croire possible, de la persistance du malentendu, je vous demanderais, Messieurs, de considérer que notre mission est, à notre grand regret, terminée». — Intervention de Tahar Ben Ammar devant la délégation française, pour lever toute équivoque quant au cadre liminaire de la négociation parce que les Français voulaient discuter les conditions de l’interdépendance avant d’en venir à l’indépendance et qu’ils refusaient l’abrogation du Traité du Bardo de 1881.
Mon père avait une vision pour une Tunisie moderne, une nation développée, fière de ses traditions, ancrée dans son identité, prête à affronter les défis de l’avenir. Son engagement avait duré plusieurs décennies et il s’est retiré de son plein gré, satisfait de ce qu’il avait pu accomplir au service le plus désintéressé de son pays, mais non sans avoir reçu la promesse de son successeur de suivre ces conseils dispensés durant la passation :
Vous êtes désigné Président du Conseil, Premier ministre. Vous êtes à la tête de l’exécutif investi de pouvoirs légaux, constitutionnels. Ce n’est pas suffisant. Dans l’exercice du pouvoir, vous êtes aussi appelé à obéir aux lois morales dont le respect vous vaudra l’affection des autres. L’autorité de l’Etat ne peut s’exercer sans morale, particulièrement dans les temps difficiles. Votre devoir est de rassembler autour de vous les couches sociales les plus larges et les courants politiques les plus divers et de bannir de votre esprit toute rancune ou volonté de règlement de comptes. Il faut que nous acceptions de nous unir fraternellement afin de guérir la Tunisie blessée. Fraternellement, c’est-à-dire en taisant d’absurdes querelles.
La Tunisie doit cesser d’être déchirée en elle-même et les Tunisiens divisés entre eux, à la suite de conflits soutenus ou subis par notre pays, chacun conservant naturellement ses options politiques et les soutenant librement, voire ardemment. Il importe au plus haut point que disparaisse entre Tunisiens toute hargne née d’un passé plus ou moins éloigné. Que chacun admette aussi l’honnêteté civique du voisin. La cohésion nationale ainsi rétablie fera la force de tous.
Il nous appartient de chérir et d’honorer la mémoire des grands hommes qui ont servi la Tunisie et l’ont conduite vers la souveraineté. Parmi eux, figure aujourd’hui encore Tahar Ben Ammar, qui reste un modèle de clairvoyance, de bon sens et de compétence. On aimerait, en ces jours troublés où les convoitises des puissants s’exacerbent partout dans le monde, qu’il y ait davantage de politiciens de son envergure et qu’ils fassent preuve d’autant de sagesse que lui.
Une pensée pieuse et vertueuse pour lui à l’occasion du 41e anniversaire de son décès.
C.B.A.