Vient de paraître – « La voix de la braise » de Abdelhamid Largueche : Histoire, mémoire et identité dans la Tunisie moderne
« La voix de la braise » de Abdelhamid Largueche vient de paraître aux éditions Sikelli. C’est un roman historique qui suit l’évolution sociale et politique de la Tunisie à travers le destin de plusieurs générations d’une famille noire. La question raciale est au centre du récit, sans qu’elle en soit le thème exclusif.
La Presse — L’auteur, Abdelhamid Largueche, est professeur émérite, historien et anthropologue. Il est particulièrement intéressé par l’histoire des minorités en Tunisie. Il a publié auparavant, dans ce même contexte, «Les Ombres de la ville : pauvres, marginaux et minoritaires à Tunis aux XVIIIe et XIXe siècles » (Centre de publication universitaire) et « L’abolition de l’esclavage en Tunisie à travers les archives, 1841-1846». (Editions Alif).
« La voix de la braise » s’ouvre sur l’histoire de Samba, « un enfant arraché à son fleuve » au début du XIXe siècle. Il a été captivé et ramené par force à Ghdamès, puis à la Médina de Tunis. Il devient serviteur et se fait désormais appelé Moussa. Pourtant, « il était resté Samba quelque part au fond de lui », écrit Abdelhamid Largueche.
Ce sentiment d’être « entre deux mémoires » l’accompagnera pour la vie et se transmettra même à ses descendants. Contrairement à ce que le titre et la couverture pourraient le suggérer, ce n’est pas un livre sur le racisme ni l’homophobie. Plutôt qu’une étude austère des Noirs tunisiens, du passé esclavagiste jusqu’aux événements plus récents, l’auteur a opté cette fois pour la narration.
Ce roman à forte dimension sociale et anthropologique revient de manière plus vivante sur la reconstruction de l’identité chez « une lignée dont il restera plus tard des chants, des visages et archives ». Il ne raconte pas seulement le parcours personnel des protagonistes.
Il observe aussi toute une société tunisienne sur plusieurs décennies, le destin des personnages du roman étant inextricablement lié au flux de l’Histoire.
Moussa est passé de l’état d’esclave à celui d’affranchi. Toujours « sans argent, sans famille, sans terre et sans certitude », il réussit à se fondre dans le tissu social et économique et se montre prêt à affronter de nouvelles contraintes. Dans ses préoccupations quotidiennes, Nanna, une vieille femme Noire, est présente à ses côtés en gardienne des rituels et du passé. Les enfants de Moussa porteront à leur tour « des mémoires que les adultes ont oublié d’oublier ».
Le roman évoque de grands événements historiques qui n’ont pas concerné que la communauté noire.
L’abolition de l’esclavage en 1864 « n’avait pas ouvert toutes les portes », offrant une liberté fragile, incertaine et incomplète. Vient par la suite la colonisation que l’auteur considère comme étant à l’origine de la hiérarchie des teints.
Selon Abdelhamid Largueche, le mot race qui n’était autrefois qu’un terme vague a pris avec l’occupation française une consistance dangereuse. Il fallait nourrir les tensions sociales, car plus la société se divisait, plus le protectorat résistait ferme et stratifié ».
Les enfants de Moussa étaient bien marqués « indigènes » sur les papiers officiels de l’administration coloniale. Ils ont tout de même porté un fardeau propre à leur condition raciale dans un pays colonisé, en plus des affres partagés avec l’ensemble du peuple tunisien. La blessure coloniale n’était donc pas seulement une domination politique, mais un jugement porteur d’humiliations, « un miroir déformé » importé d’ailleurs.
Les premiers soulèvements contre la protection et la mission civilisatrice forcées se sont alors « imposés comme une dignité ». La communauté noire y était impliquée, avec un sentiment d’appartenance et de patriotisme incontestable, indépendamment de toute considération raciale.
Othmen, fils de Moussa, a rejoint les mouvements intellectuels, tandis que sa sœur Aïcha a créé des cercles de femmes, à l’époque où même la prise de parole était un acte de résistance.
En valorisant le rôle de Aïcha, à qui on a défendu l’accès à l’école, l’auteur souligne la discrimination fondée sur le genre. Doublement marginalisée étant femme et Noire, elle a pris part à la lutte anticoloniale avec les moyens dont elle était capable, car, dit-elle, « un pays n’avance pas seulement par les hommes qui marchent devant, mais par les femmes qui soutiennent le chemin ».
Plusieurs chapitres de « La voix de la braise » s’ouvrent sur des dates. Le roman évoque en effet des moments clés de l’Histoire nationale, dont la libération de Tunis en 1943, l’assassinat de Farhat Hached en 1952, la signature du Code du statut personnel, le changement du régime en 1987, la Révolution depuis la première étincelle en décembre 2010…
Des faits déterminants à l’échelle mondiale sont aussi mentionnés, comme la Seconde Guerre mondiale et la Charte des Nations unies. En marge de ces événements, l’auteur a décrit en anthropologue les mutations qui ont formé le Tunis nouveau, à l’intersection de plusieurs vulnérabilités.
Abdelhamid Largueche a abordé dans ce sens les espoirs de liberté politique à l’aube de l’indépendance, l’illusion du progrès lors des années 60, les promesses d’industrialisation et les failles de la modernité imposée. « On nous demande de changer, mais personne ne nous demande qui nous sommes », proteste une vieille dame dans le roman.
Au centre de ces rêves, ces hésitations et ces illusions communes, la question raciale n’était donc en aucun cas une priorité pour le peuple tunisien qui se relevait après des décennies de colonisation. En alternant des plans larges et d’autres plus serrés, Abdelhamid Largueche prouve que la trajectoire individuelle des Noirs tunisiens se confond avec la dynamique collective. Dans cette saga familiale qui traverse l’histoire politique et sociale de la Tunisie, il ne s’attarde pas sur des conflits culturels et des luttes d’identité.
Quelques remarques indélicates que les protagonistes ont subies sont relatées, mais sans mettre en avant une souffrance personnelle ou une victimisation identitaire. L’auteur ne décrit pas non plus des rites ou des croyances qui entravent l’intégration de ses personnages dans la culture tunisienne, depuis Moussa, le premier déraciné.
Cependant, il insiste particulièrement sur un passé qui leur est propre, et qu’ils gardent au tréfonds d’eux-mêmes. La lignée de Samba portera toujours la mémoire du fleuve, conciliée avec le présent et l’avenir. Abdelhamid Largueche en fait une image de braise qui se tient discrète, sans éclairer ni brûler, mais toujours vivante malgré le temps et les épreuves.
L’historien Salah Trabelsi est revenu dans la postface sur la genèse de ce roman qui « transforme les statistiques en destinées » en alliant recherche historique et créativité littéraire. Il a rappelé la nécessité de « reconnaître, enseigner et assumer cette part d’Histoire longtemps occultée » afin de la sauver de l’effacement.
« La voix de la braise » brouille ainsi les frontières entre faits et fiction, entre Histoire, anthropologie et destins individuels. C’est la Tunisie, vue et vécue par une communauté minoritaire, qui s’inscrit pleinement dans le passé, le présent et l’avenir, tout en portant la voix de ses ancêtres.



