gradient blue
gradient blue
Culture

Mes Humeurs : Miles au ciel, Sonny dans l’éternité

  • 30 mai 2026
  • 4 min de lecture
Mes Humeurs : Miles au ciel, Sonny dans l’éternité

La PresseMardi 26 mai, depuis l’aube, les ondes semblent traversées par une même lumière : une trompette venue des hauteurs répond à un saxophone qui s’éloigne dans le soir du monde. Sur les chaînes radio musicales où le jazz respire encore comme une mémoire vivante, deux noms flottent ensemble dans un même vertige : Miles Davis, dont le centenaire de la naissance embrase les cœurs, et Sonny Rollins, disparu la veille au soir à quatre-vingt-quinze ans, immense silhouette désormais entrée dans l’éternité du souffle.

Le hasard du calendrier a réuni les deux géants dans une même constellation ; l’un naît au monde du jazz pendant que l’autre le quitte ; mais tous deux demeurent suspendus dans ce territoire mystérieux où les grands artistes cessent d’appartenir au temps.

Miles Davis, d’abord ; une enfance privilégiée, une première trompette offerte à treize ans, puis très vite cette manière unique de faire surgir le silence au milieu des notes. Peu de musiciens auront transformé le jazz avec une telle audace. Miles ne jouait jamais deux fois la même vie, il traversa le bebop, inventa le cool jazz, ouvrit les portes du jazz fusion, frôla les musiques électroniques, écouta l’Inde, l’Espagne de Rodrigo et de Manuel de Falla, comme si toutes les musiques du monde attendaient secrètement sa respiration pour se reconnaître entre elles.

Il était de ces rares artistes qu’on désigne simplement par leur prénom : Miles. Comme on dit Rimbaud, Hugo ou Picasso, un nom devenu une planète.

Lundi soir, la chaîne Arte lui rendait hommage avec la projection du film «Ascenseur pour l’échafaud» de Louis Malle ; dès les premières images, sa trompette semblait marcher seule dans les rues nocturnes de Paris, glissant sur les pavés humides comme une âme errante. Cette musique improvisée en une nuit devant les images du film allait faire connaître Miles à la France entière et l’unir pour toujours à Saint-Germain-des-Prés, aux caves enfumées, aux philosophes et écrivains, à Juliette Gréco surtout, cette passion lumineuse qui lui ouvrit les portes de Sartre, de Picasso et des nuits parisiennes.

Puis vint le documentaire bouleversant Birth of the Cool de Stanley Nelson, portrait d’un homme blessé, génial, insaisissable, que l’on surnommait le « pape du cool jazz », alors même qu’un volcan grondait sous chacune de ses notes.

Et pendant que l’on célébrait Miles, une autre voix du jazz s’éteignait doucement : Sonny Rollins. Il est parti, la nuit de lundi dernier et… avec lui disparaît l’un des plus grands souffles de l’histoire

Dès l’âge de huit ans, son saxophone devint une prolongation de son être, Rollins improvisait avec une liberté sauvage et une quête infinie. Il joua avec tous les géants du jazz, mais demeura toujours seul face à son exigence intérieure ; il était tendre, ses balades  touchantes, tous les saxophonistes ténors sont ses héritiers, dira un critique musical.

Son mythique album Saxophone Colossus, un hommage à sa mère, le transforma en légende. Pourtant, au sommet de sa gloire, une inquiétude le rongeait : « Je n’arrive pas encore à créer… » Alors il se retira du monde. Pendant quatre années, de 1958 à 1962, il disparut presque entièrement de la scène. Chaque jour, sous un pont de New York, il travaillait seul pendant des heures, affrontant son souffle comme on affronte son destin ; de cette retraite naquit The Bridge ; l’un des albums les plus bouleversants de l’histoire du jazz.

Miles au ciel, Sonny dans l’éternité : deux astres immenses continuent de dialoguer au-dessus de nos vies fragiles. Et tant qu’une trompette bleue répondra à un saxophone solitaire, le jazz ne mourra pas.

Auteur

Hamma Hannachi

You cannot copy content of this page