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Orientation universitaire en Tunisie : Près d’un demi-siècle de réformes, de frustrations et d’interrogations

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  • 7 juillet 2026
  • 8 min de lecture
Orientation universitaire en Tunisie : Près d’un demi-siècle de réformes, de frustrations et d’interrogations

La Presse — Près d’un demi-siècle après son entrée en vigueur durant l’année universitaire 1976-1977, le système tunisien d’orientation universitaire continue d’alimenter les débats. Créé à une époque où l’enseignement supérieur devait absorber une augmentation rapide du nombre de bacheliers, ce mécanisme centralisé devait répondre à un objectif précis : répartir les étudiants entre les différentes institutions et spécialités selon des critères considérés alors comme rationnels et équitables.

Mais près de cinquante ans plus tard, une question revient avec insistance : ce système répond-il encore aux attentes des jeunes Tunisiens ou contribue-t-il au contraire à renforcer certaines inégalités déjà existantes ?

Aux origines d’un système conçu pour gérer les flux

Le système actuel plonge ses racines dans les grandes réformes de l’enseignement supérieur engagées au milieu des années 1970. Son entrée en application coïncide avec l’année universitaire 1976-1977, dans le contexte de la promulgation de la loi n° 76-65 du 12 juillet 1976 relative à l’enseignement supérieur et à la recherche scientifique ainsi que des textes réglementaires organisant la vie universitaire et les modalités de gestion des études supérieures.

À l’époque, l’objectif semblait clair. Le pays enregistrait une hausse constante du nombre de bacheliers et l’État devait gérer une capacité universitaire limitée. Il fallait éviter une concentration excessive dans certaines filières et assurer une répartition répondant aux besoins du développement national.

Pendant plusieurs années, le système a rempli sa mission première. Il a permis d’organiser administrativement l’accès aux universités tunisiennes et d’assurer une certaine cohérence entre les besoins du pays et les filières de formation proposées.

Du papier au numérique : une profonde mutation

À ses débuts, l’orientation universitaire reposait sur une procédure lourde et entièrement administrative. Les candidats remplissaient des formulaires papier dans lesquels ils classaient leurs choix avant que les services du ministère ne procèdent au traitement des dossiers.

Avec l’augmentation continue du nombre de bacheliers durant les années 1990, une évolution progressive s’impose. L’orientation adopte une logique davantage fondée sur les scores et les mécanismes de classement standardisés.

Puis intervient une nouvelle étape avec la numérisation progressive du système. Le papier laisse progressivement place aux plateformes électroniques. Les opérations deviennent plus rapides, les délais plus courts et les procédures plus accessibles.

Une réforme majeure vient également modifier l’architecture de l’enseignement supérieur tunisien avec l’adoption du système Licence-Master-Doctorat (LMD), progressivement mis en œuvre puis généralisé autour de 2008.

Sur le plan administratif, les transformations sont importantes. Mais une réalité demeure : les outils ont changé plus rapidement que la philosophie du système lui-même.

Le score «roi»

Car malgré le passage du papier au numérique et malgré l’introduction du LMD, l’orientation reste largement dominée par une logique quantitative où quelques chiffres déterminent parfois une trajectoire entière.

Pour beaucoup de jeunes, le problème commence précisément là.

Ce qui devait être un système d’orientation est progressivement devenu, aux yeux de nombreux étudiants, un système d’affectation.

Quelques dixièmes de points au score peuvent parfois décider de l’accès ou non à une filière fortement demandée.

Une moyenne devient alors davantage qu’un simple résultat scolaire : elle peut orienter un parcours universitaire, un choix professionnel et parfois même un projet de vie.

Une fracture entre littoral et régions de l’intérieur

Les critiques formulées à l’égard du système ne concernent plus seulement son fonctionnement technique. Elles touchent désormais à sa capacité à garantir une véritable égalité des chances.

Depuis plusieurs années, les statistiques du baccalauréat montrent régulièrement une forte présence des régions du littoral parmi les meilleurs résultats nationaux. Le Grand Tunis, Sfax, Sousse ou Monastir enregistrent fréquemment des moyennes supérieures à la moyenne nationale ainsi qu’un nombre important de mentions.

Dans un système où le score constitue pratiquement le principal facteur de sélection, les écarts scolaires initiaux peuvent progressivement devenir des inégalités universitaires durables.

Dans plusieurs régions de l’intérieur, les difficultés évoquées sont nombreuses : infrastructures parfois insuffisantes, ressources pédagogiques limitées, accès inégal aux cours particuliers, contraintes économiques et éloignement géographique.

Pour certains critiques, le système finit par reproduire les déséquilibres qu’il était censé réduire.

Une jeunesse de plus en plus critique

Une autre interrogation revient régulièrement : une évaluation globale et approfondie du système a-t-elle réellement été menée depuis sa création ?

Au-delà des statistiques annuelles relatives aux affectations, plusieurs questions demeurent : mesure-t-on réellement le niveau de satisfaction des étudiants ? Le taux d’abandon universitaire ? L’adéquation entre les études suivies et l’insertion professionnelle ?

Le malaise exprimé par les jeunes apparaît dans plusieurs enquêtes et témoignages. Une idée revient souvent : l’impression de subir un parcours davantage que de le choisir.

Une phrase résume souvent ce sentiment : «Nous ne choisissons pas ; nous sommes orientés».

Le mécontentement des jeunes apparaît d’ailleurs de manière récurrente dans différentes enquêtes consacrées à la jeunesse tunisienne. Une enquête réalisée au début des années 2010 par l’Observatoire national de la jeunesse mettait déjà en évidence une forte insatisfaction concernant plusieurs questions liées à l’éducation, aux perspectives d’avenir et aux conditions d’insertion.

Au-delà des chiffres et des indicateurs, ce sont surtout les perceptions exprimées par les jeunes qui interpellent. Dans les discussions avec les étudiants et les nouveaux bacheliers, une même idée revient avec insistance : celle d’un système davantage vécu comme une affectation que comme un véritable choix.

Pour beaucoup, l’orientation universitaire ne représente pas une étape permettant de construire un projet personnel mais plutôt une procédure administrative qui attribue une destination selon une logique de classement. Le sentiment de subir son parcours au lieu de le choisir nourrit progressivement frustration, démotivation et parfois même une rupture précoce avec les études universitaires.

L’alternative du privé et l’attrait de l’étranger

Les conséquences dépassent largement le cadre universitaire.

Certains étudiants abandonnent leur parcours après quelques mois lorsqu’ils découvrent une spécialité qu’ils n’avaient jamais souhaitée. D’autres se tournent vers les établissements privés malgré des coûts souvent élevés pour les familles.

Une troisième tendance devient de plus en plus visible : le départ à l’étranger.

La France demeure historiquement l’une des destinations privilégiées en raison de la langue et des liens universitaires existants. Le Canada attire également un nombre croissant d’étudiants tunisiens grâce à ses perspectives professionnelles. L’Allemagne suscite un intérêt grandissant pour ses formations scientifiques et techniques tandis que la Russie et l’Ukraine ont accueilli pendant plusieurs années un nombre important d’étudiants tunisiens.

De nombreuses structures spécialisées proposent aujourd’hui un accompagnement couvrant l’orientation, les dossiers, les traductions, les procédures administratives, les visas et parfois même le logement.

Pour certains observateurs, le développement de ce secteur constitue aussi un indicateur indirect des limites ressenties par une partie des étudiants à l’égard du système national.

Que font les modèles européens ?

Une comparaison avec certains modèles européens nourrit régulièrement les débats.

En France, l’accès à l’enseignement supérieur passe principalement par Parcoursup qui prend en compte plusieurs éléments : résultats scolaires, appréciations, projet de formation motivé et parfois critères spécifiques aux établissements.

Dans plusieurs pays européens comme l’Allemagne ou certains pays nordiques, les procédures d’accès intègrent également davantage les compétences et les parcours individuels.

Au-delà des chiffres, une question de justice éducative

Près de cinquante ans après son instauration, l’orientation universitaire tunisienne semble aujourd’hui confrontée à un défi qui dépasse largement la simple gestion administrative des flux d’étudiants.

La question n’est plus seulement de savoir comment répartir des milliers de nouveaux bacheliers entre des établissements et des filières, mais de déterminer quel modèle éducatif la Tunisie souhaite construire pour les générations futures.

Car derrière les classements, les moyennes et les algorithmes se jouent des trajectoires humaines, des ambitions personnelles et parfois des destins entiers. Derrière chaque score se trouve un jeune qui n’attend pas uniquement une affectation ou une place dans une salle de cours, mais la possibilité d’être acteur de son propre parcours, de donner un sens à ses choix et de construire son avenir selon ses aspirations plutôt que selon les seules contraintes d’un système conçu il y a près d’un demi-siècle.

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Auteur

Brahim OUESLATI

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