Culture

Mes Humeurs – L’homme qui voulait faire entrer le monde dans les livres

  • 19 septembre 2026
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Mes Humeurs – L’homme qui voulait faire entrer le monde dans les livres

La Presse — Michel Butor aurait eu cent ans lundi dernier ( 14 septembre), un siècle après sa naissance, sa voix demeure étonnamment présente, comme s’il avait encore quelque chose à nous apprendre sur le mouvement du monde, sur les métamorphoses du livre et sur cette inlassable nécessité d’inventer de nouvelles formes. Le centenaire nous est donc présenté comme une commémoration et l’occasion est propice de relire celui qui n’a jamais cessé de faire de la littérature un territoire d’exploration. Butor fait partie des écrivains qui semblent avoir vécu dans ses livres, lorsqu’il disparaît, le 24 août 2016, à l’âge de 89 ans, il laisse derrière lui une œuvre immense, foisonnante, difficile à enfermer dans une catégorie, fût-elle aussi prestigieuse que celle du Nouveau Roman. On le présente souvent comme l’un des pères de ce courant littéraire, l’étiquette est commode, mais elle ne dit pas tout, car Butor n’a jamais vraiment accepté de se laisser enfermer dans une école. Il appartient à cette génération d’écrivains qui, dans les années 1950, ont voulu interroger les formes traditionnelles du roman, bousculer les habitudes de lecture et, surtout, remettre en question cette vieille mécanique romanesque qui faisait du personnage, de l’intrigue et de la psychologie les piliers presque obligés du récit. Avec Alain Robbe-Grillet, Nathalie Sarraute, Claude Simon ( Prix Nobel de littérature), Robert Pinget ou Claude Mauriac, il participe à cette aventure littéraire que l’on baptisera «Nouveau Roman». Mais là où certains s’attachent à déconstruire le récit, Butor cherche à en déplacer les frontières. Son œuvre majeure, La Modification, publiée en 1957 et couronnée par le prix Renaudot, en constitue l’une des plus belles illustrations, un homme prend le train Paris-Rome. Pendant ce voyage, qui pourrait sembler banal, toute une vie se déplie, le présent du déplacement devient le lieu d’une longue méditation intérieure. Le fameux «vous» ( qui  a fait couler beaucoup d’encre) employé par Butor transforme le lecteur en compagnon de voyage, presque en conscience du personnage. Il ne se passe, en somme rien, et pourtant tout se passe. Avec La Modification, Butor donne aussi au temps une autre architecture : le passé, le présent et l’avenir se mêlent dans le mouvement même du train ; le roman cesse d’être seulement une histoire racontée : il devient une expérience, et cette expérience, Butor ne cessera de la poursuivre.Après La Modification, il abandonne progressivement le roman traditionnel pour explorer d’autres territoires, essais, poésie, récits, carnets de voyage, livres d’artistes, entretiens, textes expérimentaux : son œuvre semble vouloir abolir les frontières entre les genres. Il écrit avec des peintres, des photographes, des musiciens ; il s’intéresse aux rapports entre texte et image, entre littérature et espace, entre écriture et mémoire. Des décennies plus tôt, dans les années 1980-1990, La Modification avait été le prétexte à ma rencontre avec un ami aujourd’hui disparu, Bady Ben Naceur, pilier du service culturel de notre journal. «Ah, Butor !», m’avait-il lancé. «C’était mon professeur à Nice…» À partir de là, nos conversations sur la littérature, les arts, les livres et ceux qui les font n’ont plus cessé. Plus tard, en 1996, nous avons assisté ensemble à une conférence littéraire de Michel Butor, en présence des peintres-calligraphes Rachid Koraïchi et Nja Mahdaoui, autour d’un «Concert», à la salle Sophonisbe, à Carthage. En conversation avec son ancien professeur, Bady ne dissimula rien de sa joie discrète. La curiosité de Butor explique sans doute aussi son extraordinaire intérêt pour les nouvelles technologies. A 86 ans, alors qu’il travaille à la réédition de ses œuvres complètes, il manifeste pour le numérique un enthousiasme presque adolescent ; rien de plus révélateur chez cet écrivain qui n’a jamais cessé de considérer la littérature comme une aventure. Il ne regarde pas la nouveauté avec la méfiance de ceux qui regrettent le monde d’hier, au contraire, il y voit une possibilité supplémentaire d’écrire, de publier, de faire circuler les textes, de les mettre en relation. Mais son apport le plus précieux est peut-être ailleurs, il nous rappelle qu’un écrivain n’est pas seulement celui qui raconte des histoires, c’est aussi celui qui cherche de nouvelles façons de regarder le monde.Dix ans après sa disparition, Michel Butor demeure ainsi moins une figure du passé qu’une invitation à continuer d’expérimenter, à ouvrir les livres plutôt qu’à les refermer sur des définitions : faire confiance à la curiosité plutôt qu’aux frontières. Car chez Butor, écrire aura toujours été une manière de voyager.

Auteur

Hamma Hannachi

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