Le Washington Institute for Near East Policy estime que le Maroc et la Tunisie pourraient constituer deux maillons complémentaires d’une stratégie américaine de diversification des approvisionnements en phosphates, dans un contexte de restrictions chinoises sur les exportations d’engrais phosphatés. Le document préconise notamment un soutien américain et international à la modernisation des infrastructures tunisiennes.
Le phosphate pourrait-il devenir un nouvel enjeu de sécurité stratégique pour les États-Unis et renforcer, dans le même temps, l’intérêt de Washington pour le Maroc et la Tunisie ? C’est le scénario développé dans une récente analyse publiée par le Washington Institute for Near East Policy, sous le titre The Phosphate Pivot: Why Morocco and Tunisia Matter to U.S. Food Security.
Publié à l’été 2026 et également diffusé par MENA2050, le document est signé par Ghazi Ben Ahmed, fondateur et président de la Mediterranean Development Initiative, Sabina Henneberg, chercheuse au Washington Institute, et Mohsine El Ahmadi, professeur de sociologie politique à l’Université Cadi Ayyad de Marrakech.
L’analyse part d’un changement important dans la perception américaine du phosphate : en novembre 2025, le gouvernement américain a intégré cette ressource à sa liste des minéraux critiques, aux côtés notamment de l’uranium et de la potasse. La liste 2025 de l’US Geological Survey compte 60 minerais considérés comme essentiels à l’économie et à la sécurité nationale américaines et exposés à des risques de perturbation des chaînes d’approvisionnement.
La Chine au cœur des préoccupations américaines
Les auteurs établissent un lien direct entre cette évolution et les restrictions chinoises sur les exportations d’engrais phosphatés.
Selon leur analyse, les exportations chinoises de phosphates auraient chuté brutalement en mars 2025, avant que Pékin ne formalise, en décembre de la même année, une suspension des exportations jusqu’en août 2026.
Des données de marché confirment que la Chine avait annoncé une suspension des exportations d’engrais phosphatés jusqu’à août 2026, les restrictions étant motivées notamment par la priorité donnée à l’approvisionnement intérieur.
Les auteurs y voient un signal d’alerte pour Washington : la dépendance aux importations de phosphates et d’engrais pourrait exposer l’agriculture américaine à des décisions prises par des puissances étrangères.
Cette préoccupation explique, selon eux, le changement de statut du phosphate aux États-Unis. L’USGS précise que son inscription sur la liste des minerais critiques répond à l’évaluation des risques que pourraient faire peser les perturbations des chaînes d’approvisionnement sur l’économie américaine.
Mais pour les auteurs, l’objectif ne doit pas être de remplacer une dépendance par une autre. Ils préconisent plutôt un réseau diversifié de fournisseurs, de capacités de production et de partenariats industriels. C’est dans cette stratégie que le Maghreb prend une importance particulière.
Le Maroc, premier pilier de la stratégie proposée
Le Maroc est présenté comme le principal point d’appui de cette architecture en raison de l’importance de ses réserves et du développement de son industrie des phosphates.
Les données de l’USGS pour 2025 évaluent les réserves marocaines à 50 milliards de tonnes, sur un total mondial de 74 milliards de tonnes dans les données publiées en 2025. Les données actualisées mises en avant par l’OCP à partir de l’USGS 2026 font état de 50 milliards de tonnes sur 73 milliards, soit environ 68 % des réserves mondiales.
L’analyse du Washington Institute met également en avant le développement de l’écosystème industriel marocain autour de l’OCP, allant de l’extraction à la transformation et à la production d’engrais.
Pour les auteurs, le Maroc constitue ainsi l’ “ancre industrielle et logistique” d’un éventuel corridor régional. Ils soulignent toutefois qu’une dépendance excessive à un seul fournisseur créerait une nouvelle vulnérabilité. D’où leur proposition d’intégrer un deuxième pôle au dispositif.
La Tunisie comme “complément stratégique”
C’est sur ce point que l’analyse prend une dimension particulièrement intéressante pour la Tunisie. Les auteurs considèrent la Tunisie comme un “complément stratégique” du Maroc plutôt que comme un concurrent. Ils mettent en avant ses réserves de phosphate, sa position au centre de la Méditerranée, ses capacités industrielles existantes et sa proximité avec les marchés européens.
Les données de l’USGS utilisées dans ses statistiques récentes évaluent les réserves tunisiennes à 2,5 milliards de tonnes. Mais la réalité actuelle de la production est très différente du potentiel géologique évoqué dans le document : la Tunisie a produit environ 3,3 millions de tonnes de phosphate en 2024, contre plus de 8 millions de tonnes avant 2011.
L’USGS souligne également que la Tunisie a commencé à importer du phosphate brut depuis 2019, principalement d’Algérie, pour répondre aux besoins de ses industries de transformation.
Le ministère tunisien de l’Énergie et des Mines confirme, de son côté, une production de 3,04 millions de tonnes en 2024, contre 2,9 millions en 2023.
C’est précisément cet écart entre les ressources disponibles et le niveau actuel de production qui constitue, selon les auteurs, une opportunité d’investissement et de modernisation. Ils évoquent notamment les difficultés accumulées au fil des années : sous-investissement, perturbations sociales et contraintes liées aux infrastructures.
Un corridor Maroc-Tunisie soutenu par Washington ?
Le scénario proposé va donc au-delà d’une simple coopération commerciale. Les auteurs envisagent la mise en place d’un corridor industriel et logistique Maroc-Tunisie, soutenu par les États-Unis et par des institutions financières internationales.
Dans cette architecture, le Maroc conserverait son rôle de centre industriel et logistique, tandis que la Tunisie apporterait des capacités supplémentaires de production, une diversification géographique et un accès privilégié à la Méditerranée.
Le document propose notamment une stratégie baptisée “Phosphate-for-Infrastructure”, à travers laquelle les États-Unis, avec le concours éventuel de la Banque mondiale, de la Banque africaine de développement, de la U.S. International Development Finance Corporation et d’agences européennes de développement, pourraient contribuer à moderniser les infrastructures tunisiennes.
Les pistes avancées comprennent : la modernisation des infrastructures minières et des technologies d’extraction, le développement des infrastructures ferroviaires et portuaires, l’installation de capacités de transformation des phosphates en engrais, des technologies de réhabilitation environnementale, des plateformes numériques communes pour la logistique, des programmes de formation destinés notamment aux ingénieurs tunisiens.
Le ministère tunisien de l’Énergie et des Mines recense déjà plusieurs projets destinés à accroître la capacité de production. Le projet d’Oum Lakhcheb, à Gafsa, prévoit ainsi une production d’environ 2,4 millions de tonnes par an, tandis que le projet de Sra Ouertane, au Kef, porte sur l’extraction de 4 millions de tonnes de phosphate marchand destinées notamment à la transformation en acide phosphorique et en engrais.
Une proposition, et non un accord entre Washington et Tunis
Le document appelle toutefois à une distinction importante : il ne s’agit pas de l’annonce d’un accord entre les États-Unis, la Tunisie et le Maroc.
Le “corridor Maroc-Tunisie” est une proposition formulée par les trois auteurs. Le Washington Institute recommande à Washington d’envisager une telle architecture dans le cadre d’une stratégie plus large de sécurisation des approvisionnements en engrais.
Les auteurs précisent d’ailleurs qu’un tel partenariat ne devrait pas impliquer un transfert de contrôle des ressources tunisiennes au Maroc ou aux États-Unis. Ils évoquent plutôt des joint-ventures, des capacités industrielles partagées, une coordination logistique et des transferts de technologies.
La logique défendue est donc celle d’une intégration industrielle, plutôt que d’une prise de contrôle des ressources.
Du phosphate à la géopolitique du Maghreb
L’enjeu dépasse cependant largement l’agriculture. Dans leur analyse, les auteurs replacent le phosphate dans la compétition géopolitique en Afrique du Nord et au Sahel. Ils citent notamment la présence économique chinoise dans les infrastructures portuaires nord-africaines ainsi que l’influence russe au Sahel.
Le développement d’un corridor industriel autour du phosphate serait ainsi, selon eux, également un moyen pour Washington de renforcer ses relations économiques avec le Maghreb.
Le document aborde par ailleurs la situation politique et économique de la Tunisie. Ses auteurs estiment que les difficultés institutionnelles, les pressions sur les finances publiques et les incertitudes réglementaires doivent être prises en compte dans tout projet d’investissement de grande ampleur.
Ils préconisent néanmoins que Washington ne limite pas son engagement à une logique de conditionnalité démocratique, mais combine investissements économiques et exigences en matière de transparence, de prévisibilité réglementaire et de gouvernance.
Un potentiel tunisien à transformer en capacité industrielle
Au-delà de la dimension géopolitique, le document pose donc une question économique pour la Tunisie : comment transformer ses réserves de phosphate et sa position géographique en véritable capacité industrielle et exportatrice ?
Les chiffres disponibles montrent en effet un décalage important entre les réserves tunisiennes et la production actuelle. Selon l’USGS, la production de phosphate brut tunisienne s’est établie à environ 3,3 millions de tonnes en 2024, contre 8,2 millions de tonnes avant la révolution de 2011.
Les projets actuellement recensés par le ministère de l’Énergie et des Mines montrent toutefois que l’augmentation de la production et la valorisation du phosphate restent inscrites parmi les projets de développement du secteur.
Pour le Washington Institute, cette situation fait de la Tunisie non seulement un détenteur de ressources, mais potentiellement un maillon supplémentaire d’une chaîne méditerranéenne de production et de transformation des engrais.
À l’échelle américaine, l’enjeu serait de réduire la vulnérabilité des agriculteurs aux perturbations des chaînes internationales d’approvisionnement. À l’échelle maghrébine, le scénario défendu par les auteurs vise à renforcer l’intégration industrielle entre le Maroc et la Tunisie.
Pour l’heure, il s’agit d’une proposition stratégique formulée par des chercheurs et experts, et non d’un projet officiellement conclu. Mais elle illustre la manière dont le phosphate, longtemps considéré principalement comme une ressource minière et industrielle, est désormais de plus en plus analysé sous l’angle de la sécurité des chaînes d’approvisionnement et de la sécurité alimentaire.



