Cancer du sein en Tunisie : le défi d’un parcours de soins sans rupture
Avec plus de 4.000 nouveaux cas recensés chaque année, le cancer du sein reste le premier cancer féminin en Tunisie. Si les progrès du diagnostic et des traitements permettent aujourd’hui de découvrir les tumeurs plus tôt et de mieux personnaliser les soins, les spécialistes réunis lors des Roche Health Dialogue Series alertent sur un autre enjeu : éviter les ruptures dans le parcours de la patiente, de la première alerte au traitement et au suivi.
Le cancer du sein ne se joue pas uniquement au moment où le diagnostic tombe. Entre la découverte d’une anomalie et le début du traitement, plusieurs étapes doivent s’enchaîner sans perte de temps. Une mammographie qui tarde, une biopsie difficile à obtenir, l’absence d’un spécialiste dans une région, des difficultés de transport ou encore l’impossibilité de se loger près d’un centre de soins peuvent transformer un parcours médical en véritable parcours d’obstacles.
C’est précisément sur cette continuité des soins que se sont concentrés les échanges de la première édition des Roche Health Dialogue Series, consacrée au cancer du sein et au parcours patient. Les professeurs Henda Rais, chef du service d’oncologie médicale à l’Institut Salah Azaïez, Habiba Mizouni, chef du service de radiologie à l’hôpital La Rabta, et Jamel Daoud, professeur en radiothérapie et représentant de l’association Dar Al Amal, ont croisé leurs regards sur une maladie dont la prise en charge a profondément évolué, mais dont les conséquences dépassent largement le seul champ médical.
Avec environ 4.500 nouveaux cas enregistrés chaque année, le cancer du sein représente près de 30 % des cancers féminins en Tunisie. La maladie touche par ailleurs des femmes relativement jeunes : selon les données présentées par la Pr Henda Rais, 10 à 15 % des cas concernent des femmes âgées de 35 à 40 ans, voire plus jeunes. L’âge médian au diagnostic se situe autour de 49 à 50 ans.
Face à cette réalité, la sensibilisation demeure essentielle. Mais pour la spécialiste, elle doit s’accompagner d’une compréhension plus précise de ce que signifie “détecter tôt”. Car dépistage et diagnostic précoce ne recouvrent pas exactement la même réalité. Le dépistage concerne les femmes qui ne présentent pas de symptômes, alors que le diagnostic précoce intervient lorsqu’une anomalie apparaît et que la patiente consulte rapidement.
Une masse, une modification de la peau, un changement au niveau du mamelon ou un écoulement inhabituel doivent ainsi conduire à une évaluation médicale. L’objectif est de ne pas laisser s’installer le doute. Les progrès réalisés au cours des dernières décennies montrent d’ailleurs que la détection peut intervenir à des stades plus précoces. Les spécialistes constatent aujourd’hui des tumeurs diagnostiquées à des tailles plus réduites qu’auparavant, évolution à laquelle ont contribué l’amélioration de l’imagerie, la mobilisation des professionnels de santé et les campagnes de sensibilisation.
Mais cette avancée ne peut produire pleinement ses effets que si le reste du parcours suit.
De l’image au traitement, une chaîne sans rupture
C’est là que l’intervention de la Pr Habiba Mizouni complète celle de la Pr Rais. Pour la radiologue, le cancer du sein exige une organisation collective. Aucun professionnel ne peut, à lui seul, prendre en charge toutes les dimensions de la maladie. Médecin de première ligne, gynécologue, radiologue, anatomopathologiste, chirurgien, oncologue, radiothérapeute, psychologue : chacun intervient à un moment déterminé.
Le véritable enjeu consiste donc à faire en sorte que la patiente rencontre le bon professionnel au bon moment.
La radiologie constitue l’un des premiers maillons de cette chaîne. Une image suspecte doit pouvoir conduire rapidement à une biopsie, puis à une analyse anatomopathologique permettant de préciser la nature de la tumeur. La décision thérapeutique intervient ensuite dans un cadre multidisciplinaire.
Cette organisation prend une importance particulière dans les régions éloignées des grands centres hospitaliers. La Pr Mizouni a ainsi insisté sur le potentiel de la téléradiologie et des outils numériques pour réduire les inégalités territoriales. Des établissements régionaux peuvent disposer d’équipements sans pour autant avoir en permanence un radiologue sur place. La possibilité de transmettre les examens à distance permet alors de rapprocher l’expertise du lieu où se trouve la patiente.
Le numérique, souligne-t-elle en substance, peut contribuer à effacer la distance. Mais il ne s’agit pas simplement d’installer des machines : encore faut-il organiser la formation, l’imagerie, l’échographie, la biopsie, l’orientation vers les spécialistes et la suite du traitement. Autrement dit, la technologie n’a de valeur que lorsqu’elle s’intègre dans un véritable parcours de soins.
Cette logique rejoint les transformations de la cancérologie évoquées par le Pr Jamel Daoud. La connaissance de la biologie des tumeurs permet désormais d’aller vers des traitements davantage personnalisés. Tous les cancers du sein ne se ressemblent pas et leur prise en charge doit tenir compte des caractéristiques propres à chaque tumeur et à chaque patiente.
La radiothérapie, comme la chirurgie et l’oncologie médicale, s’inscrit dans cette approche coordonnée. Mais, rappelle le spécialiste, l’efficacité d’un traitement dépend également de la capacité de la patiente à accéder au centre de soins et à poursuivre son traitement dans de bonnes conditions.
C’est ici que le parcours médical rencontre la réalité quotidienne.
Une femme vivant loin d’un centre spécialisé peut devoir effectuer de nombreux déplacements pour recevoir ses traitements. La radiothérapie, notamment, implique souvent plusieurs séances et peut donc représenter une contrainte considérable pour celles qui ne résident pas à proximité. À la maladie s’ajoutent alors les frais de transport, la recherche d’un hébergement, l’éloignement de la famille et, pour les femmes actives, la difficulté de maintenir une activité professionnelle.
Le Pr Daoud a également insisté sur le poids psychologique du cancer du sein. Le diagnostic touche à l’image du corps, à la féminité, à la vie familiale et parfois à l’identité professionnelle. La prise en charge ne peut donc pas être réduite à la tumeur et à son traitement.
Dans ce contexte, les associations jouent un rôle déterminant. À Tunis, Sousse, Sfax, Gafsa et dans d’autres régions, elles contribuent notamment à l’hébergement des patients, ainsi qu’à leur accompagnement psychologique, matériel et financier. Leur action permet parfois de répondre à des besoins très concrets qui conditionnent pourtant la continuité des soins.
Le spécialiste a ainsi évoqué une étude réalisée au début de son parcours professionnel faisant apparaître une proportion importante de patients ayant interrompu un traitement à visée curative. Sans résumer cette situation à une seule cause, cette expérience illustre les conséquences possibles des obstacles qui peuvent surgir après le diagnostic.
Les trois spécialistes convergent finalement vers une même conviction : la lutte contre le cancer du sein ne peut plus être pensée uniquement en termes de diagnostic ou de traitement. Elle doit intégrer toute la trajectoire de la patiente.
La Tunisie a enregistré des progrès importants dans la détection des tumeurs, dans l’imagerie, dans la personnalisation des traitements et dans l’utilisation des technologies numériques. Le prochain défi est de faire en sorte que ces avancées bénéficient à toutes les femmes, quel que soit leur lieu de résidence ou leur situation sociale.
Car entre une anomalie détectée et une guérison, chaque étape compte. Et parfois, ce n’est pas l’absence de solution médicale qui fragilise une prise en charge, mais simplement une rupture dans le parcours.



