Le jeune pianiste et compositeur tunisien de renom Wajdi Riahi s’est produit en trio, le 5 octobre, sur la scène du Théâtre des Régions de la Cité de la culture. Il s’agit de son troisième passage aux Journées musicales de Carthage après ses participations en 2017 et 2019. Au-delà de la prouesse technique, ce concert a surtout mis en avant la part personnelle de son inspiration et son aptitude à transformer les notes en une expérience profondément émotionnelle.
La Presse — Après avoir fait ses débuts avec la musique classique et différentes influences arabes et méditerranéennes, Wajdi Riahi s’est orienté vers le jazz. Il a multiplié les créations personnelles et les collaborations. L’artiste a notamment participé au projet « Hard Bop » avec les membres du Jazz Club, au projet « Darimba » du bassiste tunisien Wassim Ben Rhouma, ainsi qu’à « The Rythm Hunters » de Stéphane Galland, « Now Project » de Fabrice Alleman et « New Lands » d’Armando Luongo.
En 2017, il s’est produit aux JMC avec son propre projet « North Africa » qui a décroché trois distinctions : le Tanit de bronze, le prix de la meilleure composition pour « Black Spirit » et le prix du meilleur soliste attribué à Ahmed Litaiem. Wajdi Riahi est également revenu aux JMC en 2019 avec Aleph Quintet, lauréat du Tanit d’argent. Aujourd’hui installé en Belgique, où il a poursuivi ses études au Conservatoire royal de Bruxelles, l’artiste se produit en trio depuis 2020 avec Basile Rahola à la contrebasse et Pierre Hurty à la batterie. Pour ce concert du 5 octobre, les trois musiciens ont revisité leur répertoire à travers leurs trois albums. Les morceaux joués figurent dans « Mhamdeya », sorti en 2022, « Essia », paru en 2023, et l’album live « Zabonprés Sessions » de 2025, avec également un avant-goût du prochain album qui sera dévoilé en janvier prochain. Trois instruments, une virtuosité musicale remarquable et un concentré d’émotions ont fait le bonheur du public nombreux au Théâtre des Régions. Wajdi Riahi a d’abord fait résonner le bois de son piano comme s’il s’agissait d’un instrument de percussion, avant de se lancer sur les touches avec une énergie saisissante. Parmi les morceaux interprétés il y avait notamment « Lella Fatima », « Saignant» et « Cease Fire ».
Une large place a également été accordée aux improvisations. L’alchimie scénique entre les trois musiciens était particulièrement palpable. Wajdi Riahi a d’ailleurs évoqué, dans un bref échange avec le public, la chance qu’il avait de jouer avec des amis dans la vie comme sur scène. Quelques passages en solo ont permis de mettre en lumière le talent et la personnalité musicale de chacun des trois artistes. La figure du grand-père revient à plusieurs reprises dans ce concert, à la fois comme source d’inspiration et comme véritable matière musicale. Wajdi Riahi a raconté au public le lien presque fusionnel qui les unissait avant son départ pour la Belgique afin d’y poursuivre sa carrière, mais aussi lors de ses retours en Tunisie pendant les vacances. Cette présence familiale au cœur de la musique s’est d’abord manifestée à travers « Lella Fatima». La composition est en effet un hommage à son grand-père et à la période de son enfance où il faisait encore ses premiers essais au piano. Les notes jouées portaient alors le titre et la mémoire d’une chanson que son grand-père aimait profondément, également intitulée « Lella Fatima », mais sans la reproduire. Toujours vivant, mais atteint par la maladie d’Alzheimer, celui-ci a progressivement perdu une grande partie de ses souvenirs. Il reste pourtant une présence affectueuse et inspirante, dont Wajdi Riahi semble faire revivre la mémoire à travers sa musique. Après un discours bref et poignant, l’artiste s’est remis au piano pour interpréter « Amor’s Memories », sans doute le moment le plus fort de la soirée. Les spectateurs ont alors écouté les notes du clavier, sans autre accompagnement instrumental, tandis qu’en arrière-plan résonnait une conversation enregistrée en toute spontanéité entre le musicien et son grand-père. Lorsque la voix du vieil homme s’est élevée dans la salle, de nombreux spectateurs ont pu y reconnaître la voix d’un père ou d’un grand-père disparu ou encore présent parmi nous. L’homme y parlait de ses activités quotidiennes, des choses qu’il aimait, mais aussi de son état de santé qui se dégrade. Le passage était à la fois surprenant et bouleversant. Il est difficile d’imaginer une matière plus personnelle et plus intime pour une création musicale qui aborde cette relation que les enfants entretiennent dès leur plus jeune âge avec ceux qui les ont pris par la main, les ont accompagnés et continuent, malgré la maladie et le poids des années, à leur offrir leur affection. C’est peut-être là toute l’originalité de « Amor’s Memories ». Wajdi Riahi a su transformer un détail de la vie quotidienne en matière poétique. Le piano devient alors un passeur de mémoire, un moyen de retenir les souvenirs et en préserver l’émotion lorsque la mémoire elle-même ne résiste plus au temps. La suite du concert était entre jazz et influences orientales. Le musicien a encore puisé dans ses origines, insufflant une touche orientale aux morceaux joués. Si la composition conserve une structure manifestement ancrée dans le jazz occidental, le pianiste y a superposé sa voix en fredonnant un mawal sans paroles. Cette manière de faire dialoguer le jazz avec une expression vocale inspirée de la musique arabe peut rappeler, par certains aspects, des prestations du musicien tunisien Dhafer Youssef. Dans ce passage, le piano semble prendre le dessus sur les autres instruments, non pas parce que la composition lui accorde nécessairement une place dominante, mais parce que le public s’est trouvé naturellement attiré par les doigts du pianiste, rapides et précis, qui parcourent les touches avec une aisance déconcertante. Bien que le spectacle ait duré près d’une heure, comme la plupart des autres concerts aux JMC, il a révélé la singularité de la démarche de Wajdi Riahi. L’artiste a montré que le jazz est à la fois virtuosité et sensibilité. Entre ses racines tunisiennes et ses influences occidentales, il a construit un univers musical profondément personnel, où l’intime devient universel. Ce projet est ainsi en phase avec l’esprit les JMC, un évènement culturel qui soutient la créativité, la qualité et la rencontre entre les cultures.



