Culture

Mes Humeurs – Une lettre disparaît, une autre déraille

  • 17 octobre 2026
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Mes Humeurs – Une lettre disparaît, une autre déraille

La Presse — Il suffit parfois d’une lettre pour que l’imagination prenne la tangente, mercredi dernier, devant l’émission La Grande Librairie, mon regard s’est arrêté sur une plaque de rue apparue à l’écran. On y lisait le nom de Georges Perec, mais amputé d’un «e». Un nom écorché, une voyelle envolée, une anomalie qui avait tout d’une malice. J’ai aussitôt pensé à un clin d’œil, à quelque facétie d’un admirateur qui aurait décidé de prolonger, jusque sur les murs de Paris, le jeu littéraire de l’écrivain.
La plaque se trouve dans le XXe arrondissement, dans le quartier Saint-Fargeau à Paris. Et, soudain, la littérature s’invitait dans la rue, avec son goût des énigmes et des disparitions. Georges Perec, en effet, n’était pas homme à se laisser enfermer dans les habitudes de la langue; né en 1936, mort en 1982, membre de l’Oulipo (l’Ouvroir de littérature potentielle, fondé en 1960 par Raymond Queneau et François Le Lionnais), il a fait de l’écriture un laboratoire, un terrain d’expériences où la contrainte libère autant qu’elle entrave. Chez les oulipiens, les mots ne vont pas toujours où on les attend; on leur impose des règles, on les pousse dans leurs retranchements. Et la littérature, loin de s’en trouver diminuée, découvre des territoires insoupçonnés. En 1969, Perec publie La Disparition, un roman de plus de trois cents pages dont la lettre «e» est rigoureusement absente. Trois cents pages sans la voyelle la plus fréquente de la langue française ! Il fallait une sacrée obstination pour tenir cette gageure, contourner les automatismes et réinventer la phrase à chaque détour. L’absence devient ici une règle, presque une obsession; un manque. Mais derrière le tour de force affleure une douleur que le jeu ne saurait recouvrir. Le père de Perec est mort pendant la guerre; sa mère, déportée, a été assassinée à Auschwitz; on a souvent lu dans cette lettre manquante un écho de la disparition des parents, de ce vide qui ne se comble pas et autour duquel une vie entière peut s’organiser. L’interprétation ne résume pas le roman, mais elle lui donne une résonance bouleversante. La plaque parisienne m’a donc amusé, peut-être le «e» manquant était-il un hommage délibéré, peut-être n’était-ce qu’une illusion née de mon regard.  Et voilà que cette fantaisie m’a ramené à Tunis, où une autre histoire de lettres, beaucoup moins réjouissante, se joue sous nos yeux, dans une artère très fréquentée, que des centaines de voitures empruntent chaque jour, la rue de Palestine s’affiche en plusieurs exemplaires. Sur certaines plaques, le nom est correctement écrit. Sur d’autres, il devient «rue de Palastine». Un «a» a pris la place d’un «e», et le nom d’un pays, d’un peuple, d’une tragédie qui occupe quotidiennement l’actualité se retrouve ainsi malmené par une faute qui n’a rien de littéraire. Il y a des erreurs qui font sourire, d’autres qui font honte, celle-ci appartient à la seconde catégorie, non que l’orthographe d’un nom puisse, à elle seule, mesurer le respect dû à un peuple ; mais comment ne pas s’étonner qu’une telle coquille ait pu être gravée, reproduite, installée, puis laissée en place sans que personne ne songe à la corriger ? Qui a fabriqué ces plaques ? Qui les a réceptionnées ? Et surtout, qui, dans les bureaux municipaux, a fini par considérer qu’une faute aussi visible ne méritait pas qu’on s’y arrête ? La Palestine n’est pas un nom anodin, perdu au fond d’un répertoire administratif; elle est une terre, une histoire, une mémoire disputée, un peuple meurtri, une question de justice qui traverse nos écrans et nos consciences. Son nom résonne dans les journaux, les débats, les manifestations, les tribunes, les banderoles et autres calicots, il est prononcé chaque jour, souvent dans la douleur, parfois dans la colère, toujours chargé d’un poids qui dépasse largement les lettres dont il est composé. Et, dans une rue de Tunis, il suffit de lever les yeux pour découvrir que même ce nom-là n’échappe pas à l’à-peu-près. On dira ce n’est qu’une lettre, qu’une plaque, qu’une erreur, qu’un détail. Mais les villes se défont aussi par ces détails abandonnés, ces petites négligences qui finissent par composer un paysage d’indifférence. Une plaque de rue n’est pas un vulgaire morceau de métal : elle nomme un lieu, transmet une mémoire, engage la responsabilité de ceux qui administrent l’espace commun. Elle devrait être exacte, lisible, irréprochable. C’est peu demander à une municipalité; c’est même le minimum. Perec, lui, savait ce qu’il faisait lorsqu’il supprimait une lettre, il en mesurait le prix, en assumait la difficulté, transformait l’absence en invention.

A Tunis, personne ne semble avoir prémédité la substitution d’une voyelle à une autre, il n’y a ni contrainte littéraire, ni jeu subtil, ni audace oulipienne. Seulement une faute qui persiste, comme si l’erreur, à force d’être exposée au grand jour, avait fini par obtenir un droit de cité.Entre le «e» disparu de Perec et le «a» égaré de notre rue de Palestine, il y a toute la distance qui sépare la création de la négligence, l’un nous invite à penser l’absence; l’autre nous oblige à constater l’indifférence.

La littérature peut se permettre de faire disparaître des lettres pour nous révéler ce qui manque à nos vies; l’administration, elle, n’a pas vocation à ajouter ses propres absences à celles du monde. La Palestine mérite au moins que son nom soit écrit correctement. Et nos rues, que l’on cesse de les administrer à peu près.

Auteur

Hamma Hannachi

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