«Ateliers d’artistes», nouvel opus de Alya Hamza (Éditions Simpact) : Fenêtres sur l’intime de la création
L’intérêt pour la relation entre l’artiste et son atelier a depuis longtemps intéressé. L’atelier n’étant plus seulement envisagé comme un simple lieu de fabrication, mais aussi comme un espace symbolique, presque mental, où se construisent une œuvre autant qu’une posture artistique. Les recherches archivistiques ont permis de mieux comprendre les ateliers des XIXe et XXe siècles : leur architecture, les objets qui les habitaient, les œuvres accrochées aux murs ou encore l’environnement quotidien dans lequel évoluaient les artistes.
La Presse—On ne peut penser aux ateliers d’artistes sans que ne nous vienne immanquablement à l’esprit celui, mythique, du peintre Francis Bacon (1909-1992), tant il est fascinant, à l’image de celui qui l’habitait. Installé à partir de 1961 dans le quartier londonien de South Kensington, ce minuscule espace, que le peintre lui-même qualifiait de « taudis», évoquait le chaos d’un syndrome de Diogène (accumulation compulsive). Reconstruit à l’identique à la Hugh Lane Gallery, il donne à voir un désordre presque irréel fait de murs éclaboussés de peinture, de toiles déchirées, d’amas de pinceaux, livres, photographies, journaux, détritus et objets disparates abandonnés qui s’y entassent dans un enchevêtrement où le chaos semble devenir lui-même une matière de création.
Ces ateliers fascinent, car il y règne quelque chose du refuge et du vertige. Un atelier est un antre, un sanctuaire. Un lieu où cohabitent souvent le retrait du monde et sa déflagration silencieuse. Un espace où l’œuvre commence d’abord par hésiter avant de prendre forme. Là où les pensées deviennent matière, passent par les mains, s’accrochent aux pinceaux, se déposent dans les pigments, dans l’encre, sur le papier, la toile, le bois, le tissu, la pierre ou le fer. Elles traversent la colle, la poussière, la sueur, les gestes répétés jusqu’à l’épuisement…
Chaque lieu de création possède sa propre aura. Une odeur singulière de peinture sèche, de papier humide, de métal ou de térébenthine. Un son aussi, celui du silence habité, des outils déplacés, des pas, des frottements, des matières que l’on découpe, plie, martèle ou caresse. Une matérialité vivante où quelque chose se cherche, se perd parfois pour réapparaître autrement et continuer d’exister, car «L’art n’est jamais fini, il est seulement abandonné» (Léonard de Vinci).
L’atelier n’est pas seulement un lieu de création, il est aussi un espace de doute, d’élan, de solitude, de mystère, parfois même de transcendance. Un territoire intérieur où l’artiste affronte autant la matière que lui-même. Il ancre le geste dans une réalité tangible, pour peu que l’on sache regarder au-delà des objets, des murs et des traces laissées derrière soi.
Au-delà de la surface
Et regarder : Alya Hamza sait le faire. C’est précisément dans cet espace fragile, mouvant et profondément humain que la journaliste, écrivaine proche du monde artistique, a choisi de poser son regard et la sensibilité de sa plume avec «Ateliers d’artistes». Dans cet ouvrage, elle entrouvre avec délicatesse les portes des lieux de création d’artistes tunisiens de différentes générations, nous invitant à pénétrer les coulisses de la création, là où l’œuvre existe encore à l’état de vibration, de désordre ou de promesse.
Après avoir exploré et célébré Mahdia, exploré Tozeur et mis en lumière les savoir-faire de nos régions, Alya Hamza revient donc avec ce nouvel opus paru aux Éditions Simpact, où elle ouvre les portes de ces espaces intimes. À travers ces ateliers, ce sont aussi des présences qui continuent de circuler : des voix, des gestes, des absences. Deux hommages posthumes figurent dans ce parcours, ceux qu’elle rend à Hammadi Ben Saad et Wadi Mhiri, qui nous ont quittés l’année dernière, rappelant que certains ateliers ne cessent jamais vraiment de pulser.
C’est l’ancienne imprimerie historique Grafi, située à La Soukra, un magnifique écrin réinventé par Nadia Jeljeli, qui a accueilli, samedi 9 mai, la première signature du livre, dans le cadre du cercle de lecture animé par Myriam Belkadhi. Comme un prolongement vivant du livre, le lieu a abrité également le vernissage de l’exposition «Papier d’art et livre-objet», réunissant des artistes dont les ateliers sont justement évoqués dans l’ouvrage. Le tout porté par une scénographie délicate et élégante imaginée par Memia Taktak. «Dans mon métier de journaliste, je visitais souvent des ateliers d’artistes, et j’ai toujours eu le sentiment que ces lieux méritaient d’être racontés, montrés, mis en lumière. Ce qu’il y a derrière la toile ou la sculpture, derrière le personnage que l’artiste se construit, ou ne se construit pas, derrière la personne elle-même. Une matrice silencieuse de tout ce qui nous est donné à voir sans que nous en connaissions réellement l’origine», nous confie Alya Hamza.
Et d’ajouter : «L’idée était de réaliser un beau livre en dévoilant ce qu’il y a derrière la toile, derrière ce que l’artiste nous donne à voir. Nous avons commencé à contacter des artistes qui étaient tous réceptifs. J’ai eu la chance d’avoir de nombreux amis artistes, d’être accueillie dans leurs espaces de travail et de partager des moments avec eux. Ceux qui vivent à l’étranger ont accepté de m’envoyer des photographies, de me raconter leurs lieux, leurs habitudes, leurs manières de créer. Pour les artistes disparus, j’ai pu retrouver des archives, des traces, des documents. Tout cela m’a permis de composer ce livre, qui est un peu l’envers du miroir. Nous avons traversé ce miroir pour montrer comment ces artistes créent, vivent, reçoivent, habitent leurs ateliers, eux dont, bien souvent, nous ne percevons que la surface». Et c’est précisément ce qu’elle parvient à nous transmettre— en grattant un peu cette surface, comme un graveur qui viendrait retirer, délicatement, le surplus d’encre sur la matrice— à travers ce bel ouvrage de 270 pages, au fil de ces traversées d’ateliers : ceux de Hammadi Ben Saad (1948-2025), Ali Bellagha (1924-2006), Rodolphe d’Erlanger (1872-1932), Jellal Ben Abdallah (1921-2017) et Abdelaziz Gorgi (1928-2008). Mais aussi ceux des artistes contemporains : Akacha, Rachida Amara, Sami Ben Ameur, l’écrivain et poète marocain Tahar Ben Jelloun, Abdelmajid Ben Messaoud, Sabri Ben Mlouka, Khaled Ben Slimane, Mohamed Ben Soltane, Ymen Berhouma, Omar Bey, Meriem Bouderbala, Sinda Belhassen, Noutayel, Najet Dhahbi, Kais Dhifi, Hamda Dniden, Wissem El Abed, Slimen El Kamel, El Seed, Mohamed Amine Hammouda, Aïcha Filali, Tahar Jaoui, Imed Jemaiel, Mouna Jemal, Rym Karoui, Naceur Khemir, Rachid Koraïchi, Feryel Lakhdar, Adel Megdiche, Tahar Mguedmini, Insaf Saada, Victor Sarfati, Hédi Selmi, Majed Zalila et Walid Zouari, pour finir cette balade avec feu Wadi Mhiri.
Le tout est merveilleusement accompagné par les photographies de Salah Jabeur et Béchir Zayene, ainsi que par d’autres images d’archives et photographies signées Mohamed Ayeb, Jellal Gastli et le studio Kahia.





