Dans une note de conjoncture intitulée La Tunisie sous la double pression des crises mondiales, publiée au printemps 2026 par l’Institut Arabe des Chefs d’Entreprises (IACE), le tableau est saisissant. Guerre en Iran, tensions commerciales entre les grandes puissances, ralentissement de l’Europe : la Tunisie subit un triple choc qui menace de ramener sa croissance à 1 % seulement, contre 2,5 % l’année précédente, et de creuser son déficit budgétaire à 16 milliards de dinars, soit 8,5 % du PIB. Une économie déjà fragilisée par des années d’instabilité se retrouve aujourd’hui à la croisée des chemins.
Depuis le déclenchement de la guerre en Iran, fin février 2026, le prix du pétrole a bondi jusqu’à 100 dollars le baril, alors que le budget de l’État avait été construit sur une hypothèse de 63 dollars seulement. L’écart est considérable : chaque dollar de hausse au-delà de ce seuil engendre environ 164 millions de dinars de dépenses supplémentaires en subventions carburant. Sur l’ensemble de l’année, le surcoût brut atteint 6 milliards de dinars, auxquels s’ajoute le renchérissement des céréales importées, dont le prix suit en partie l’évolution du pétrole. Au total, le déficit budgétaire passerait de 11 milliards de dinars prévus dans la loi de finances initiale à 16 milliards de dinars, représentant 8,5 % du PIB.
Ce choc pétrolier s’inscrit dans un contexte international déjà tendu. Depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche en novembre 2024, les États-Unis ont engagé une guerre commerciale aux effets déstabilisateurs sur les échanges mondiaux. L’Europe, premier partenaire commercial de la Tunisie, traverse elle-même un ralentissement prononcé, avec une inflation remontée à 2,8 % en mars 2026, soit un point au-dessus des prévisions initiales. Pour un pays qui exporte massivement vers le Vieux Continent et qui importe la quasi-totalité de ses hydrocarbures, la confluence de ces trois crises représente un choc d’une ampleur comparable à celui de 2022, au moment de la guerre en Ukraine, mais dans un contexte de marges de manœuvre encore plus réduites.
Ce que cela change dans la vie quotidienne
L’inflation, qui avait reflué à 5,3 % en 2025 après la flambée des années précédentes, devrait repartir à la hausse pour atteindre entre 6 % et 7 % d’ici la fin de l’année. L’État maintient pour l’instant ses subventions sur les prix du carburant et des produits alimentaires de base, ce qui préserve partiellement le pouvoir d’achat des ménages les plus modestes. Mais ce bouclier coûte très cher aux finances publiques et ne pourra pas être maintenu indéfiniment à ce niveau sans conséquences sur les autres postes de dépenses, notamment l’investissement public.
Pour les entreprises, la situation est également préoccupante. Pour financer son déficit record de 16 milliards de dinars, l’État devra emprunter massivement auprès des banques et de la Banque centrale, absorbant une grande partie des liquidités disponibles dans le système financier. Concrètement, cela signifie moins de crédits accessibles pour les entrepreneurs qui souhaitent investir ou pour les ménages qui veulent emprunter. Un indicateur symbolise bien cette déconnexion entre la finance et l’économie réelle : la Bourse de Tunis a progressé de 34 % en 2025 et de 19 % sur les quatre premiers mois de 2026, non pas parce que les entreprises vont mieux, mais parce que les investisseurs, faute d’alternatives productives, se tournent vers la spéculation boursière.
Des signaux qui rassurent, sans dissiper les craintes
Tout n’est pas sombre pour autant. Le tourisme offre une bouffée d’oxygène inattendue : les recettes ont progressé de 4,4 % sur les quatre premiers mois de 2026 par rapport à la même période de l’année précédente, portées par l’image de sécurité et de compétitivité-prix de la destination tunisienne. Les transferts des Tunisiens résidant à l’étranger ont quant à eux augmenté de 4,2 % sur la même période, contribuant à soutenir la balance des paiements. Les réserves en devises couvrent actuellement 105 jours d’importation, contre 98 jours un an plus tôt, grâce notamment à des mesures restrictives imposées par la Banque centrale sur les importations de produits non prioritaires depuis mars 2026.
Ces éléments positifs ne suffisent cependant pas à inverser la tendance. Le déficit commercial mensuel a bondi à 2,5 milliards de dinars en mars 2026, presque le double de la moyenne des deux mois précédents, sous l’effet de la hausse des importations énergétiques. Si rien ne change, les réserves de change pourraient reculer d’environ un quart d’ici la fin de l’année, un niveau insuffisant pour rassurer les créanciers internationaux face à une dette extérieure à court terme qui représente déjà 38 % de l’endettement extérieur total du pays.
Ce que les experts préconisent
Face à cette situation, l’Institut Arabe des Chefs d’Entreprises appelle à agir sur deux fronts simultanément. Dans l’immédiat, les autorités devraient soutenir les entreprises fragilisées en leur accordant des délais de remboursement de crédits, sur le modèle de ce qui avait été mis en place pendant la pandémie de Covid-19. Des financements exceptionnels à conditions avantageuses pourraient également être accordés aux secteurs les plus touchés, comme la construction ou les PME exportatrices. Sur le moyen terme, la crise offre paradoxalement une fenêtre pour engager des réformes trop longtemps différées. Le code des changes, dont la modernisation est en discussion au Parlement, freine encore l’entrée de devises et complique la vie des investisseurs étrangers. De grands projets d’investissement, pourtant planifiés depuis des années, restent en attente de décisions : l’exploitation des gisements de phosphates du sud-ouest, le développement des énergies solaire et éolienne avec des exportations envisagées vers l’Italie, ou encore la modernisation des infrastructures portuaires. Ce sont ces chantiers, porteurs d’emplois et de devises, qui pourraient transformer progressivement la structure d’une économie trop dépendante des importations et trop exposée aux secousses du monde. La crise, si elle est sévère, peut aussi être le déclencheur que le pays attendait.



