On nous écrit – Lassaâd Ben Alaya à la galerie Elbirou : La figure du monstre dans l’exposition « Ouled El Ghoula »
Des visages flottants dans l’obscurité, des pieds saisis dans un mouvement de marche,des mains déployées dans des positions multiples, des créatures hybrides entre chiens, gazelles et renards, d’autres encore prenant des formes d’oiseaux : tel est l’univers imaginé par Lassaâd Ben Alaya, présenté à la Galerie Elbirou.
Dans Ouled El Ghoula, Lassaâd Ben Alaya entraîne le spectateur vers la terre mythique de Wakwek à travers l’envol d’une étrange créature monstrueuse. Il y déploie un univers foisonnant, habité par des êtres hybrides, des fragments de corps humains — têtes, mains, pieds — ainsi que des silhouettes féminines dénudées.
Le règne animal et le monde végétal y fusionnent : un grenadier ailé, pourvu d’une tête, d’yeux et de dents saillantes, envahit l’espace pictural et participe à cette mythologie organique et fantastique. Au terme du parcours de l’exposition, un texte poïétique en dialecte tunisien, présenté en petit format, introduit la communauté des ogres et éclaire le récit imaginé par l’artiste. Derrière l’apparente dimension ludique de cette fiction se dessine pourtant le drame d’un jeune ogre audacieux, animé par une volonté irrépressible de prendre son envol.
La figure humaine traverse l’ensemble des peintures de Lassaâd Ben Alaya : des corps déformés, des doigts allongés ou parfois réduits, des visages bouleversés ou épuisés, habités par des regards bleus à la fois stupéfaits et assoupis. L’artiste nous laisse flotter dans ses représentations imaginatives et intériorisées du visage que nous venons de surcoder.
Nos yeux essaient de tracer un chemin en associant les têtes aux mains puis aux pieds et des fois nous nous trompons de schéma typographique pour tracer les limites ou les contours cernés par l’artiste même. Cette déformation peut rappeler les recherches de Francis Bacon, qui voulait donner à la figure humaine une présence « plus réelle, plus vraie ».
Chez Ben Alaya, cependant, la déformation ne relève pas uniquement de la violence ou de la destruction de la figure ; elle conserve une souplesse, presque mouvante, qui donne à voir la fragilité et l’intensité du vivant. Les corps se plient, se recomposent et semblent traversés par des forces invisibles qui échappent à toute stabilité.
Ouled El Ghoula nous met face à un contre monde d’une irréalité totale mais qui s’incarne dans le monde réel. Lassaâd Ben Alaya s’inscrit dans la lignée d’artistes contemporains tunisiens tels que Wissem El Abed, Hela Lamine, Mohamed Benslama ou encore Amir Chelly, qui réinvestissent la figure du monstre au sein de leurs univers plastiques afin de s’affranchir des normes de l’existence et des représentations imposées. Chez eux, le monstrueux devient un espace de transformation et d’ambiguïté où, selon la formule de Georges Canguilhem, « la fiction pétrit la réalité, et la réalité authentifie la fiction ».
Manel ROMDHANI
*Manel Romdhani est artiste-chercheure. Titulaire d’un master en critique d’art et commissariat d’exposition de l’Université Saint-Joseph de Beyrouth, elle poursuit actuellement un doctorat en esthétique et pratiques des arts à l’Institut Supérieur des Beaux-Arts de Sousse.



