Mes Humeurs : Éclats d’Irak à la galerie Artémis
La Presse —C’était les années 1990, la guerre du Golfe a fait les ravages que l’Histoire a retenus, parmi ceux-ci, l’exil des élites irakiennes, la Tunisie a abrité beaucoup d’artistes plasticiens qui ont trouvé amitié et solidarité. Ils sont venus avec peu de choses : des couleurs sauvées comme on sauve une poignée de terre natale, derrière eux, il y avait les villes frappées par les bombardements, les musées menacés, la mémoire traversée par la destruction.
Feu Ridha Lâmouri tenait une galerie à El Menzah, il les a accueillis, ils étaient quasi inconnus par les amateurs tunisiens. Devant eux, la Tunisie ouvrait un rivage calme, une lumière blanche, des rues encore capables d’entendre le pas des exilés sans leur demander de justifier leur douleur.
Plus de deux décennies plus tard, la galerie Artémis, animée et tenue de main de maître par Fayrouz Lâmouri, pleine d’allant et portant l’espérance, expose les principaux peintres qu’elle a connus et qui ont vécu ces années en Tunisie. Cette manifestation réunit, aujourd’hui, les grands noms de la peinture irakienne aux talents sûrs et cotés sur le marché.
Où l’on trouve Khouzaï, l’artiste qui a fait des roues à bicyclette un motif récurrent et où la matière s’ouvre comme un mur ancien et où subsistent des traces de motifs effacés. On croit voir des portes murées, des quartiers, des ciels que les vélos traversent, la lumière chez lui insiste, fine, obstinée sur les reliefs de la toile. Le peintre ne fait que reconstruire son enfance, son vécu dont il recueille les fragments, avec une patience d’archéologue intérieur.
Abdel Alwen peint la splendeur de la femme qui vit dans un environnement enchanteur proche des Mille et Une Nuits, ses toiles sont d’une fraîcheur revigorante, elles ressemblent par moments à des poupées russes, chantant le bonheur ; ses personnages semblent dégager une musique venant d’une chambre ou des voix lointaines des marchés, des cafés, des chants populaires : des femmes à la peau blanche, aux yeux bleus, souriantes, dont il rêvait, posent sur un balcon ou regardent les passants à travers une fenêtre entrouverte.
Chez lui, les couleurs vives vibrent comme des étoffes dans le vent : quelque chose résiste encore à l’effondrement : un rythme, une pulsation orientale, une manière de laisser la beauté survivre au désastre. Ses personnages féminins paraissent surgir d’une mémoire collective où les contes et les fêtes continuent de cohabiter.
Et puis, il y a Dia Azzawi, autre immense figure de l’art arabe contemporain, ses œuvres sont composées de plans fragmentés : des couches en aplat marquent souvent la lettre arabe, parfois des figures humaines émergent du fond de la toile. Ses lignes grasses, horizontales ou verticales peuplent l’espace. Devant ses tableaux, le regard hésite entre la contemplation et la stupeur.
Les œuvres de Fakher Mohamed offrent un autre souffle. Les espaces y deviennent plus méditatifs, presque musicaux. Les couleurs se déposent comme des notes lentes. Une paix fragile y circule malgré tout, comme si la peinture cherchait encore un lieu habitable au milieu du vacarme du siècle. Quant à Mouti Joumaili, ses compositions semblent garder quelque chose du rêve et de la légende. Les figures flottent entre apparition et disparition, dans une lumière qui rappelle parfois les miniatures orientales, parfois les nuits d’exil où le souvenir devient plus réel que le présent.
Ainsi, la galerie Artémis s’est transformée, la durée d’une exposition, en un espace où viennent accoster d’anciennes mémoires menacées. Chaque œuvre, de petit ou grand format, témoigne qu’un pays peut survivre dans les gestes de ses artistes, même loin de ses frontières.
Et lorsque l’on quitte l’exposition, quelque chose demeure longtemps dans les yeux : une certitude fragile, mais tenace que l’art, parfois, sauve de l’effacement ce que l’Histoire voulait condamner au silence.



