Mes humeurs : Azzedine Alaïa, l’intemporel
La Presse — Il y a un peu plus de trois mois (20 septembre 2025), le sujet de l’Humeur portait sur le phénomène des stylistes et particulièrement sur Azzedine Alaïa, l’actualité de la mode m’invite aujourd’hui à y revenir : le couturier tunisien est célébré cette année à Paris, les médias spécialisés et généralistes annoncent deux expositions-hommage d’envergure qui relatent sa collection personnelle, son parcours et son lien avec son pays d’origine ; à peine la première exposition, terminée fin novembre à la Fondation Alaïa (quartier du Marais à Paris) « Azzedine Alaïa, de silence sculpté » qu’une autre commence à la galerie Dior, avenue Montaigne, Paris ( jusqu’en mai 2026), intitulée « Deux maîtres de la Haute couture ».
C’est peu dire que vivant, l’homme fascinant faisait partie des créateurs adulés, décédé (novembre 2017), il occupe une place souveraine dans le Panthéon des grands couturiers.
Et qu’est devenu le musée de Sidi Bou Saïd, qui lui est dédié ; inauguré en grande pompe en 2017, en présence de Béji Caïd Essebsi, chef de l’Etat de l’époque et de plusieurs figures de la mode dont sa grande amie Naomie Campbell ? Fermé, hélas après une longue période d’abandon. Quant aux robes, sacs, costumes, accessoires et autres objets exposés, ils ont été transférés à la Fondation parisienne qui porte son nom.
Dommage pour les intéressés, étudiants en arts, touristes amateurs de mode, futurs créateurs modélistes, curieux anonymes et quelques fidèles mannequins qui venaient en pèlerinage se recueillir sur la tombe du maître (enterré près de sa mère au cimetière de Sidi Bou Saïd), citons parmi les pèlerins, sa fidèle amie Naomi Campbel.
Me revient un souvenir de mes années 1990 parisiennes, solidement ancré dans ma mémoire : une rencontre à Paris avec le styliste mondialement connu.
C’était l’été, Paris était vidée de ses habitants, place des Vosges, il sortait d’un café chic, je l’aborde gentiment, il s’arrête ; je lui avoue mon admiration en louant sa réussite ; sachant qu’il a passé son enfance et son adolescence au quartier de la rue du Pacha à Tunis. Je me hasarde dans son champ de création et évoque la veste Shanghaï, pièce emblématique du vestiaire urbain chinois qu’il venait de réinterpréter.
Cette veste, qu’on appelait « Dingri » à Tunis, était légère, urbaine ; exclusivement de couleur bleu nuit ou indigo, elle était portée par des dockers, des marchands des quartiers populaires ; jamais par les gens instruits, les citoyens de familles de rang élevé, encore moins par les employés de bureaux ou des intellectuels. Il se rappelle bien par qui était portée cette veste.
Cette pièce, restructurée par lui, col officier net et lignes tendues, a connu un succès phénoménal, vendue à prix d’articles de mode, elle fut portée par les hommes et les femmes chics, déclinées en noir en blanc ou vert, en soie et bien d’autres matières. Alaîa, sourire discret et attentif, semblait apprécier la discussion ; je lui apprends qu’on a fréquenté la même école primaire (El Khairia à Bab Souika). Ah, bon ! Oui, c’est N. Bacha (le DAF de l’époque à l’ATCE) qui me l’avait dit. Je lui cite des noms d’instituteurs ; il s’en rappelle, ça l’amuse; il rit; ému, il évoque le Tunis de l’époque avec tendresse, une voix douce, des yeux brillants et des gestes mesurés, les études, Paris… et pas un mot sur sa gloire, on se quitte avec promesse de nous revoir. Je ne l’ai plus revu.