On nous écrit: « 373, Pasteur Street » de Ismaël: Une caméra à la fenêtre du temps !
En 2017, un cinéaste tunisien filme Beyrouth depuis le balcon du 373, rue Pasteur, à la Beyrouth Art Residency. Rien, au départ, ne relève d’un dispositif clairement défini. Il s’agit d’un geste simple, quotidien : séjourner dans ce lieu, sortir sur un balcon, observer la ville et la filmer. Mais progressivement, ce point immobile devient une position de cinéma. L’attention s’installe comme une manière d’être au monde. Très tôt, une voix off est pressentie : celle d’une histoire d’amour brisée. Mais le film résiste à sa propre construction. Les séquences s’accumulent sans vraiment trouver leur cohérence, le texte demeure à l’état d’ébauche. Le projet reste suspendu, comme si son sens n’avait pas encore émergé. Après l’explosion du port de Beyrouth en 2020, quelque chose bascule. En revenant sur les images, un détail surgit : le silo détruit se situe exactement dans l’axe du champ de vision. Cette coïncidence a posteriori reconfigure tout. Le film cesse d’être un simple exercice d’observation pour devenir, malgré lui, la trace d’une réalité.
Depuis ce balcon, le cinéaste occupe une position intermédiaire, ni totalement dedans ni complètement dehors. Cette situation d’entre-deux est essentielle : elle dit quelque chose de Beyrouth elle-même, ville constamment parcourue par des tensions, des effondrements, des luttes et des reprises. Le parti pris du film repose sur cette précarité assumée : un plan fixe, une attention portée au quotidien. Tout advient dans le champ, par bribes.
Cette manière d’habiter Beyrouth par le cinéma fait écho à «Beyrouth Fantôme» de Ghassan Salhab, un film qui semble constituer pour le cinéaste une référence sensible, tant il partage cette même attention à une ville marquée par la mémoire et la rémanence des vestiges.
Peu à peu, la composition devient un espace d’attente. Le cinéma s’expose à l’éventualité de l’événement. La voix off, intérieure et morcelée, accompagne le film et en modifie la perception. Elle introduit un récit intime qui se transforme peu à peu en une histoire collective : celle d’un pays hanté par la perte, mais encore debout dans sa persistance à exister.
C’est là que le film excède son propre dispositif. Au fil de la simplicité du geste (filmer depuis un balcon) se laisse entrevoir une pensée plus large du point de vue : celle d’un cinéma qui accepte de porter la vulnérabilité du vivant. Le point d’observation ancré révèle ainsi la mouvance de la ville. Dans cette perspective, «373, Pasteur Street» s’inscrit dans une lignée de cinémas qui font du temps et de la durée leur matière principale. On pense à Chris Marker, Harun Farocki ou Abbas Kiarostami, pour leur attention commune au vécu comme processus plutôt que comme fait ponctuel.
«373, Pasteur Street» devient alors un hommage discret à Beyrouth, comme un symbole de résilience, un espace vivant marqué par ses propres fissures. À travers lui, se dessine aussi une pensée du cinéma libanais lui-même : un cinéma souvent né dans la contrainte, mais qui continue de chercher des formes pour dire ce qui demeure lorsque tout vacille.
Reste une question, simple et vertigineuse : que peut encore une image, lorsque le réel qu’elle observe la dépasse sans cesse ? Peut-être seulement ceci : tenir un regard, malgré tout.
Fadoua MEDALLEL
Cinéphile tunisienne
