Le célèbre pianiste et compositeur de jazz Alfredo Rodriguez a été sur scène pour le premier concert au Théâtre de la mer, à la 20e édition du Tabarka Jazz Festival. Nous en avons profité pour lui poser quelques questions.
La Presse — C’est votre premier spectacle en Tunisie. La soirée coïncide avec le retour du Tabarka Jazz Festival. Quelles sont vos impressions en participant à cette édition spéciale ?
Je remercie les organisateurs de m’avoir invité. Le public a été magnifique. Je suis content qu’il y a eu beaucoup de monde. C’est un grand plaisir d’être ici et de découvrir cet endroit. S’il y aurait d’autres invitations à d’autres festivals en Tunisie, j’y retournerai dès demain.
L’improvisation tient une part importante dans vos prestations. Vous avez justement dit que vous créez en temps réel. Comment gérez-vous le rythme alors que vous êtes trois musiciens sur scène ?
Ce que nous faisons sur scène est à l’image de ce que nous faisons dans la vie d’une manière générale. C’est un comportement humain naturel, même dans les détails les plus simples du quotidien auxquels nous n’accordons pas d’importance. Nous avons des cultures et des origines différentes, mais nous prenons en continu des décisions en tenant compte de ce que nous avons en commun. Ce sont des choix qui façonnent une journée, un mois, un an et même toute une vie.
L’improvisation est un élément clé de notre show parce que nous jouons ce que nous sommes, notre côté humain, nos vies. C’est un langage qu’on apprend et qu’on développe tout au long de la carrière. Quand on vient au monde, on ne sait ni marcher ni parler. À force d’observer et d’écouter, on apprend à le faire. C’est pareil pour la musique. Les compétences d’improvisation viennent aussi avec le temps et la pratique. Rien ne se planifie en un jour. Avec les exercices et l’expérience, cela devient très naturel, surtout que nous avons beaucoup d’énergie sur scène.
Vous avez évoqué Quincy Jones, votre mentor, en disant qu’il reste présent dans chaque note que vous jouez. Quels conseils gardez-vous encore aujourd’hui et qui vous sont toujours utiles 17 ans après votre rencontre ?
Quincy Jones m’a donné énormément de consignes. C’était une véritable encyclopédie. Il est l’un des plus grands artistes du siècle. Je l’ai connu quand j’étais au début de la vingtaine et j’ai eu l’honneur d’être proche de lui plus de 15 ans. Je me rappelle très bien ses premiers conseils.
Il me disait toujours que je dois rester humble et fier de mes origines et de mon patrimoine. Il me disait aussi que je dois me sentir heureux, satisfait et accompli tous les jours avant de m’endormir, car autrement la vie n’aurait plus de sens.
Quincy Jones était aussi impliqué dans tout ce qui pourrait unir les peuples et les cultures. Ceci se voit à travers sa musique et son legs, quand on pense par exemple à la chanson «We are the world». Il tenait à briser les frontières et les barrières, en musique et ailleurs.
Nous sommes très différents. Ce n’est pas seulement une question de styles artistiques. Il tenait à trouver des pistes communes même si l’on vient de différentes origines et de différents milieux. Quincy était aussi très curieux, constamment à la recherche d’innovation. Il nous encourageait tous à faire pareil.
J’espère que ma musique continuera sur ce chemin pour plusieurs années encore et que je pourrai transmettre ce que j’ai appris de lui.
Vous mêlez le jazz à la musique de votre pays, Cuba, mais aussi au pop, au rock et d’autres genres encore. Est-ce qu’il y a des limites dans le mélange de styles?
Non, absolument pas de limites dans le brassage musical. Toute musique peut très bien fusionner avec le jazz. Les improvisations que nous faisons sur scène sont du jazz. Ma musique porte l’influence de grands noms du jazz. Cependant, je n’aime pas être catégorisé dans un répertoire bien défini.
C’est juste de la bonne musique, libre, que j’aime et que j’aurais moi-même voulu écouter. J’essaie de ramener à ma culture des influences diverses. Même ici, en Tunisie, si j’écoute des airs inspirants, je me concentrerai sur ce que je pourrai en apprendre. La question de genres et de styles compte peu pour moi. Je n’y pense même pas quand je joue.



