Culture

Mohamed Moumen – Critique : Le parangon de la critique dramatique

  • 11 août 2026
  • 10 min de lecture
Mohamed Moumen – Critique : Le parangon de la critique dramatique

Il est de ces erreurs fatales que de considérer le travail du critique comme un auxiliaire à l’œuvre artistique, un support servant à éclairer son jargon, à analyser ses dimensions, à aider à sa promotion et à l’inscrire dans l’histoire de l’art théâtral. Cette pensée est si indélicate et ignorante de l’histoire de la critique qui a eu sa révolution depuis le XIXe siècle avec des critiques créateurs célèbres, dont Charles Baudelaire était la figure la plus marquante. Hélas, cette fausse considération est bien répandue non seulement chez les artistes, mais également chez certains pseudo-critiques.

Mohamed Moumen ne cesse d’affirmer et de rappeler l’autonomie de l’acte critique comme acte de création tout à fait indépendant, ne partant de l’œuvre artistique que comme point de départ. Le critique vit, en effet, une expérience esthétique à part entière, totale, en tant qu’esthète, en tant qu’écrivain, en tant qu’artiste, et ce, sous le signe sensoriel, sensible, émotionnel, car ce dernier ne se place pas dans un rapport extérieur frontal avec l’œuvre, mais il y immerge, en étant totalement enveloppé, totalement dedans, en parcourant ses étendues sans confins, afin d’atteindre la plénitude de sa beauté, de ses discours théâtral, esthétique, sémantique… C’est ainsi qu’il fait générer les infinies significations de l’œuvre, provoquant les sens, non pas dans le but d’éclairer son mystère et la rendre accessible, bien au contraire,  il tend à accentuer son énigme,  préserver son hymen qui maintient son secret, qui dissimule son intimité pour attirer d’autres curieux à l’aimer, à l’imaginer, à désirer la déchiffrer, ce qui expliquera la pluralité des visions critiques, des approches et des lectures sans que l’une écarte ou exclue l’autre.  C’est ce qui justifie aussi l’intemporalité d’une œuvre en suscitant toujours de nouvelles lectures, récoltant de nouvelles interprétations selon les temps, les cultures et les langues, à une condition sine qua non que la critique soit de qualité supérieure  pour l’essor, et de l’art, et de la critique elle-même.

Bref, Mohamed Moumen est par excellence le parangon de la critique, il en est le modèle, la perfection, le filament incandescent. À travers son œuvre critique, il ne nous apprend pas uniquement comment  sillonner les pistes de la critique supérieure, comment défricher de nouveaux sentiers pour l’exploration de la beauté, de la connaissance et de la génération des idées, mais également, il nous apprend à provoquer notre faculté sensorielle, à établir une synergie et une synesthésie des sens, à créer des correspondances, des liens, des transferts, tels des vases communicants «Ayant l’expansion des choses infinies / (…) / Qui chantent les transports de l’esprit et des sens» (Baudelaire, Correspondances), afin de pouvoir atteindre le plus profondément possible l’émotion esthétique, et transformer un simple récepteur ( spectateur ou lecteur) en un véritable esthète, en lui prêtant l’œil parfait qui lui permettrait de savourer l’art comme il le faut,  d’atteindre le plaisir pur, la délectation totale, orgasmique, extasié, extatique. C’est, en vérité, le rôle de tout critique vrai et authentique! Celui d’apprendre à une personne profane à cultiver son goût, à s’adonner entièrement à une expérience immersive en explorant intrinsèquement les plaisirs de l’art, d’abord sensoriellement ensuite intellectuellement car la critique artistique relève de sensibilité et de poétique avant qu’elle ne soit une conquête intellectuelle en quête d’ idées majeures que susciterait l’œuvre artistique, en les inventant et réinventant d’une manière infinie, en «une continuelle possibilité d’ouvertures» comme le confirmait l’auteur de l’œuvre ouverte, Umberto Eco.

La meilleure critique d’une œuvre théâtrale est, à mon sens, sa sublimation en un matériau kaléidoscopique laissant transparaître de toutes les couleurs et les miroitements ses magnificences, ses charmes les plus discrets, ses caractères indicibles. Mohamed Moumen réussit aisément à atteindre les régions inaccessibles dans l’œuvre artistique, dans un esprit déconstructiviste, en sapant ce qu’il regardait et le transfigurant, par le biais d’un nouveau matériau linguistique, il transpose d’une manière transcendante la matière reçue en une nouvelle création en employant si parfaitement les procédés et techniques de l’écriture. Il s’agit bien donc d’une conversion d’un langage en un autre tout à fait différent et dont les propriétés esthétiques sont singulières selon les spécificités de chaque genre. Cependant, il arrive que de cette conversion résulte une nouvelle matière plus riche, plus puissante, plus valeureuse, tout pareil à la conversion d’une monnaie, en une autre qui a plus de valeur (comme par exemple on convertit un dinar tunisien en un euro). C’est pourquoi Mohamed Moumen affirme qu’une critique est souvent plus créatrice que la création elle-même, capable d’atteindre un degré de beauté  touchant la quintessence indépendamment de l’œuvre artistique, mais pareillement, d’un autre côté, cela risque aussi d’élever à un degré plus haut une œuvre artistique modeste, ce qui génère par la suite une critique de déviation.

Vois-tu ce que je vois ?

C’est la question fondamentale ! L’histoire de l’art est une histoire d’œil, de vision. Et c’est à cette question cruciale que revient toute la diversité de la création, de l’art, de l’esthétique et de la critique. L’œil, cet organe si précieux, voit mais pas uniquement, déguste, écoute, touche, réfléchit et c’est dans cette synergie et synesthésie que le critique déploie sa vision sur une œuvre artistique afin de déflorer son secret. «Nous voyons non pas seulement avec nos yeux, mais avec toutes nos facultés. La sensation et la pensée sont aussi des parties de la vision»  (Wilde). Et il n’est évidemment pas facile de composer une idée juste et perspicace autour d’une œuvre contemporaine qui se dit nouvelle et novatrice. Cependant ,ce qui distingue les qualités d’un critique, c’est quand il voit, quand il pré-voit ce que les autres ne voient pas, son mérite se voit haut quand il occupe la place d’un visionnaire.  Mohamed Moumen a misé sur le Nouveau Théâtre dans ses débuts, à une époque où on ne l’admirait pas autant comme on le faisait après un certain temps. Il avait défendu leur projet d’une façon éclairée, enthousiaste pour l’essor d’un théâtre encore à ses débuts à cette époque des années 70. Le temps et l’histoire ont confirmé sa bonne vision. Pour dire qu’un véritable critique, éclairé et puissant, doté d’une profonde conscience critique, assez affirmée, assez confirmée, pourrait donner de l’appui à un artiste en herbe en l’accompagnant, en captant les signes prémices de ses dons, il l’imposerait et convaincrait le public de son génie,  il pourrait aussi inventer des valeurs esthétiques, les exemples dans l’histoire de l’art et de la littérature sont multiples . La question maintenant pourquoi voyait-il ce que les autres ne voyaient pas? Mais l’action visuelle et la vision comme production s’accomplissent selon différents degrés et niveaux. La langue elle-même propose une série de différents verbes de perception relatifs à la vision: il y a voir, regarder, percevoir, apercevoir, distinguer, discerner, contempler… comportant des nuances de sens du plus au moins profond. Voir n’est pas regarder. Le dictionnaire saisit bien leur différence. «Voir» est un acte passif, on ne porte pas l’attention sur la chose qu’on voit dans notre champ visuel, contrairement à «regarder» qui est un acte actif, recelant une intention par rapport à ce qu’on regarde il est productif. Par la suite, oui,  un critique ne regarde pas de la même manière qu’un spectateur ordinaire, ni comme tout autre,  esthète ou journaliste ou professionnel de l’art ou même collègue. L’action de la vision d’un critique dépend de son état de moi, de son être, de son tempérament, de sa présence d’esprit, de son environnement intellectuel. Ce n’est pas ce qu’on voit qui est différent, mais c’est comment voir, comment regarder et à quel degré. À quelle profondeur l’œil brise le miroir du visible pour atteindre les étendues voilées qui s’approfondissent derrière l’image perçue. C’est pareil à un travail d’archéologue, enfonçant des portes, traversant des strates pour accéder au plus profond, au plus caché, au plus dissimulé, non pas dans une mesure historique, temporelle visant les conditions externes de sa genèse, mais sémiotique, sémiosique, esthétique… selon le rapport qu’engage le regardeur avec l’œuvre regardée, en gagnant les frémissements qu’elle murmurait discrètement, car ceux-ci ne se révèlent pas à n’importe quel spectateur, mais à un élu, à un critique dans la valeur de Mohamed Moumen ! À lui, puisqu’ évidemment, il possède l’expertise visuelle, il détient les secrets de l’art de regarder une représentation théâtrale, il est doté d’une assise intellectuelle inébranlable, il porte aux creux de sa mémoire les contenus des livres innombrables qu’il a lus, ruminés, digérés, assimilés depuis son très jeune âge. De nombreuses œuvres majeures, théâtrales ou cinématographiques, qu’il a vues ici et ailleurs, sont incrustées dans sa mémoire. C’est donc son histoire, toute son histoire, sa mémoire, toute sa mémoire, son savoir, son savoir-faire, tout cela revient, émerge, se dégage comme l’écume venant des mers profondes, quand il regarde une représentation théâtrale ! Non, bien sûr que non, il ne voit pas comme les autres, ne regarde pas comme les autres, ne savoure pas comme les autres, n’écrit pas comme les autres! Car il détient le poids des années, de l’expérience, il traîne derrière lui toute une vie d’art et de savoir. La critique de Mohamed Moumen est non seulement le miroir à travers lequel se reflète l’œuvre regardée, mais aussi les vestiges impalpables de son histoire comme critique, de son autobiographie, de sa vie qu’il a entièrement consacrée à la critique théâtrale. Il le dit, il ne cesse de le dire: c’est ma vie! La critique est ma vie !

Auteur

Faiza Messaoudi

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