Mes Humeurs : John Coltrane, l’étoile filante
La Presse — Toutes les radios ou presque célèbrent cette année le centenaire de la naissance de John Coltrane, cette commémoration réveille une musique. Cent ans après sa naissance, sa musique n’a rien d’un monument figé, elle continue de respirer, de questionner, de déranger parfois, de nous entraîner ailleurs.
John Coltrane est né le 23 septembre 1926, à Hamlet, en Caroline du Nord, il nous a quittés en 1967, à quarante ans seulement, une vie brève, mais une vie musicale d’une extraordinaire densité. En moins de deux décennies, il aura traversé une partie de l’histoire du jazz, côtoyé Dizzy Gillespie, Johnny Hodges, Miles Davis, Thelonious Monk, avant de devenir lui-même une référence majeure pour des générations de musiciens.
Mais réduire Coltrane à son histoire serait passer à côté de l’essentiel, car chez lui, la musique est une recherche, une recherche presque physique, parfois vertigineuse, qui semble ne jamais accepter le repos. Le saxophone ténor puis le soprano deviennent les instruments d’une exploration sans fin, il travaille, répète, cherche, recommence. Il veut aller plus loin, trouver une autre phrase, une autre respiration, une autre manière de faire chanter l’instrument.
Et pourtant, derrière la sophistication harmonique, derrière les longues improvisations, derrière les déferlements de notes qui ont fait sa réputation, il y a quelque chose de beaucoup plus simple : la mélodie. Coltrane est un maître de la mélodie.
Il suffit d’écouter Naima, quelques notes, presque rien, et pourtant un monde. Écouter My Favorite Thinks, cette chanson de comédie musicale qu’il transforme en voyage musical. Écouter In a Sentimental Mood, avec Duke Ellington ; ou revenir à Giant Steps, où l’intelligence harmonique semble courir à une vitesse folle, avant de comprendre que cette virtuosité n’est jamais une fin en soi. Chez Coltrane, la mélodie n’est pas un ornement. Elle est une ouverture vers l’infini.
Elle est une porte vers le blues, vers le gospel, vers la mémoire, vers l’amour, vers la spiritualité, une porte surtout vers ce que le musicien appelait sa recherche intérieure. A Love Supreme, enregistrée en 1964, en est probablement l’une des expressions les plus bouleversantes. Le disque n’est pas seulement une œuvre majeure du jazz : il exprime une ferveur, une gratitude, une aspiration qui dépassent largement les frontières du genre.
Il y a, dans le parcours de Coltrane, une leçon qui dépasse la musique; celle d’un homme qui ne s’est jamais satisfait de ce qu’il savait déjà faire ; musicien et magicien des sons, il a nourri son univers d’une écoute passionnée des musiques du monde. Admirateur de Ravi Shankar, il s’est également imprégné des traditions musicales africaines et nord-africaines, dont il a subtilement intégré les couleurs et les rythmes à son propre langage.
Il aurait pu rester le remarquable saxophoniste des années Miles Davis et aurait pu se contenter de la reconnaissance acquise, il choisit cependant de prendre des risques, de changer de langage, d’écouter autrement, de s’entourer de musiciens capables de l’accompagner dans ses explorations: McCoy Tyner, Jimmy Garrison, Elvin Jones et tant d’autres. Cette insatisfaction féconde est peut-être l’une des clés de son génie.
Coltrane nous rappelle que l’art commence souvent là où la certitude s’arrête, que la virtuosité n’est rien si elle ne porte pas une nécessité. Et qu’un musicien peut passer sa vie à chercher une note qu’il n’a pas encore trouvée.
Cent ans après sa naissance, les radios célèbrent donc Coltrane. Elles diffusent ses disques, racontent son parcours, des spécialistes décortiquent ses morceaux, relatent ses moments forts, ses collaborations avec les icones (Thelonious Monk, Dizzy Gillespie, etc.), font entendre les secrets des saxophones. Et nous l’écoutons toujours avec le même plaisir.
Parce que sa musique ne nous demande pas seulement de l’entendre, elle nous invite à entrer dans son mouvement, à accepter l’inconnu, à suivre la phrase jusqu’à son dernier souffle. Puis à attendre la suivante.
Car chez Coltrane, la mélodie ne finit jamais tout à fait, elle continue quelque part, au-delà du silence. Il aurait eu cent ans, sa musique semble ne pas avoir d’âge.



