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Culture

Mes Humeurs – Le passage et la faille : Slimani face aux frontières

  • 2 mai 2026
  • 4 min de lecture
Mes Humeurs – Le passage et la faille : Slimani face aux frontières

La Presse — A cette période du déroulement de la Foire internationale du livre, il est de bon ton d’évoquer les ouvrages achetés ou lus, des ventes et de débats. Le Palais des expositions du Kram ne désemplit pas, rencontres et discussions sur les livres animent les stands.

Je reviens sur un phénomène éditorial, le dernier court ouvrage (80 p) de Leila Slimani « Assaut contre la frontière » (Gallimard)fait un tabac, il a été épuisé peu de jours après l’ouverture de la Foire.

Les raisons de son succès sont multiples, aux premières desquelles le nom et le trajet littéraire fulgurant de l’autrice ( Goncourt et plusieurs autres prix littéraires), ensuite ses passages médiatiques en France. J’en ai vu et écouté quelques-uns (La Grande Librairie, Quotidien, France Inter, etc.) qui m’ont épaté, elle est jeune, éloquente, télégénique, souriante, alerte, exercée aux questions-réponses et domine son sujet jusqu’aux moindres détails.

Cette visibilité ne relève pas seulement d’un effet de notoriété : elle participe d’un moment où la parole de l’écrivaine, déjà reconnue sur la scène littéraire francophone, rencontre une attente particulière autour des questions d’identité, de langue et de circulation entre les rives et les frontières.

Assaut sur les frontières est un texte né d’une commande de Radio France sur une idée de Tiago Rodriguez, il évoque le rapport de l’autrice à sa langue, la langue arabe « Pourquoi est-ce que je ne parle pas ma langue ? », se demande-t-elle. S’ensuivent sa jeunesse à Rabat, sa culture francophone, ses réflexions sur l’immigration, l’identité, les rencontres. « On n’arrive jamais à soi autrement que par le chemin des autres. C’est la seule manière de vivre, de trouver le moyen de la rencontre », dit-elle. Puis elle disserte sur l’immigration, un sujet clivant, très souvent mal traité ; l’immigration, chez Slimani, n’est jamais réduite à une statistique. Elle est chair, fatigue, désir, dignité menacée. Les figures qui peuplent son texte portent une histoire ancienne, souvent marquée par la colonisation, et se heurtent à une modernité qui prétend les accueillir tout en les assignant à une altérité irréductible. Le mot « arabe » devient alors une catégorie flottante, chargée d’images, de peurs et de fantasmes, que l’écriture s’efforce de fissurer. C’est probablement pour cette raison aussi que l’ouvrage séduit, brasse large et conquiert le public. Tiré à 58.000 exemplaires, « Assaut contre la frontière » a rencontré, en une semaine, plus de 40.000 lecteurs et lectrices. Slimani ne nie pas cette assignation ; elle la retourne, la scrute, la met en tension avec sa voix singulière.  Et l’identité que beaucoup et de plus en plus (malheureusement) brandissent en étendard dans un but d’exclusion de l’autre ? L’autrice suggère que l’identité ne se situe ni d’un côté ni de l’autre de la frontière, mais dans l’acte même de la traverser, dans cette oscillation inconfortable entre plusieurs mondes.

Et la frontière affichée en titre ? Elle apparaît comme une fiction politique devenue réalité matérielle, barbelés, contrôles, refoulements ; mais aussi comme une fracture intérieure, celle qui traverse les sujets arabes confrontés au regard de l’Europe et à leur propre héritage. Dès que j’ai vu le mot frontière en titre, j’ai pensé à l’écho que trouverait le texte de Slimani chez Claudio Magris, grand écrivain, voyageur italien, souvent qualifié de « maître des frontières ». Il sera le sujet d’une prochaine Humeur.

Auteur

Hamma Hannachi

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