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« Le 4e Homme » de Taoufik Jebali: Chronique codée de la mémoire, du langage et de la perdition

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  • 3 mai 2026
  • 5 min de lecture
« Le 4e Homme » de Taoufik Jebali:   Chronique codée de la mémoire, du langage et de la perdition

La nouvelle création de Taoufik Jebali, « Le quatrième homme », déroute, questionne et crée un moment instable de plaisir et d’interrogation. Nous entrons dans un premier acte qui ne se termine pas. Les situations créées intriguent et nous sommes au beau milieu d’un système qui nous dépasse.

La Presse — La pièce «Le quatrième homme» se présente comme une quadrilogie circonstancielle de récits inspirés de porteuses de sacs à main ou plutôt de porteuses de valises symboliques, figures de passage qui trimballent souvenirs, pensées, oublis et choses illicites, entre miroirs et lumières. Le sac y devient bien plus qu’un objet : un espace d’oubli et en même temps un espace lumineux, dans lequel on peut retrouver la part oubliée de nous-mêmes. Ouvrir un sac, sur scène, revient à ouvrir une mémoire. Dès l’entrée, le spectacle installe un univers hybride, presque carnavalesque : des images de Carnaval de Venise, des bestioles-dinosaures, une ambiance d’opéra détourné, des canards sonores, des lanternes… Une construction volontairement opaque, qui refuse la lisibilité immédiate. Rien ne s’offre frontalement. Tout se compose par couches, par fragments, par résonances.

Au centre, un conteur traverse la scène comme dans un cirque ou une foire de fin du monde.

Il orchestre une parole instable, presque manipulatrice, et accompagne l’apparition de cette figure énigmatique: le quatrième homme, ou parfois « l’homme quatrième». Il y a là une question persistante : qui est-il ? Faut-il en avoir peur ? Le dispositif est traversé par plusieurs forces narratives : un narrateur indésirable, un harceleur textuel qui parasite le langage et un acteur médiateur ayant renoncé à sa souveraineté. A travers eux, le texte devient un champ de tensions où la parole se déplace sans cesse, où les identités se brouillent. Les femmes — quatre figures féminines — occupent un espace central. Elles portent des sacs, mais surtout des charges invisibles : mémoire, absence, fragments de vie. Leurs présences font écho à une pensée du quotidien absurde, loin de l’ordinaire, ou plutôt au-delà de l’ordinaire, dans une zone de déraison et de dérision. Les cloisons qui séparent les espaces de jeu, de rêve et de construction du sens deviennent des lieux habités, traversés par des créatures à fort référentiel : social, humain, littéraire et musical.Dans cet univers, le son joue un rôle déterminant. Il ne commente pas la scène, il la construit. Il la déplace. Les répliques circulent comme des secrets bien gardés, transmis sans jamais être totalement dévoilés. Le texte lui-même devient mouvant, fragmenté, parfois réduit à des expressions courtes pour des idées encore plus courtes — comme si le langage lui-même s’érodait. À plusieurs reprises, Taoufik Jebali convoque la figure de J’ha (ou Joha), personnage transversal aux cultures, pur produit de l’oralité humaine. À la fois simplet et rusé, sage et absurde, J’ha incarne une intelligence paradoxale, faite de détours, de contradictions et de récits qui traversent le temps sans jamais se fixer. Il est mémoire vivante, langage en mouvement, une forme de pensée qui échappe aux systèmes figés. Sa présence agit comme un contrepoint essentiel au quatrième homme. Là où J’ha joue avec le sens, le détourne et le réinvente, le quatrième homme, lui, en est totalement dépourvu. Il ne raconte pas, il n’interprète pas : il exécute. Figure sans mémoire, sans affect et sans intériorité, il relève d’une logique purement matérielle, presque algorithmique — un système de codes qui organise le réel sans jamais le comprendre. Entre ces deux pôles se dessine une tension fondamentale : d’un côté, une humanité portée par le récit, l’ambiguïté et l’erreur ; de l’autre, une entité neutre, sans langage vivant, où le sens est dissous au profit de la fonction. L’écriture de Taoufik Jebali échappe à plus d’un paramètre habituel, y compris ceux installés par son propre théâtre ou son école. A chaque tentative de compréhension, le doute persiste. Comprendre devient presque impossible, ou du moins instable. Les repères se dérobent volontairement. Au centre de ce dispositif, la rencontre entre l’homme d’aujourd’hui et le quatrième homme prend la forme d’une confrontation qui ne dénonce ni n’approuve.

Le quatrième homme dépasse la figure humaine : il devient système, neutralité absolue, conscience annulée. Une présence sans intention, sans morale, sans centre. L’imaginaire de «Metropolis» de Fritz Lang traverse l’ensemble comme une référence souterraine omniprésente : ville-machine, humanité fragmentée, corps contrôlés, structures qui absorbent l’individu. Les interprètes — Amina Bdiri, Salima Ayari, Arwa Rahali, Hedy Hlel, Mehdi El Kamel, Sourour Jebali et Taoufik Jebali — composent cet ensemble instable, où chaque corps devient lieu de passage entre mémoire et effacement.

Enfin, une image persiste : une baignoire, un youyou étouffé, une transformation en bulles de savon. Tout disparaît sans fracas. Comme si la fin du monde n’était plus un événement, mais une simple opération : un effacement discret, presque administratif.

«Le quatrième homme» ne cherche ni à expliquer ni à conclure. Il expose un monde où le sens se défait, où la langue vacille, et où l’humain lui-même devient une donnée parmi d’autres — suspendue entre apparition et suppression.

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Auteur

Asma DRISSI

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